Belgique : légiférer sur le prix des livres et en finir avec la tabelle

Nicolas Gary - 22.05.2015

Edition - Justice - tabelle Belgique - ministère Culture - livres prix France


Victimes d'une pratique venue d'un autre âge, les libraires belges assistent actuellement à une révolution commerciale. La tabelle, pratiquée par deux distributeurs français – les groupes Hachette Livre, avec Dilibel et Editis, avec Inteforum Benelux – impose un prix de vente supérieur pour les livres. Quelque 10 à 18 % de plus que le montant facturé en France. Mais l'incohérence pourrait enfin disparaître...

 

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Depuis quelques semaines, le cabinet de la ministre de la Culture Joëlle Milquet planche à un double projet. Le premier serait de faire tomber la tabelle, et le second amorcerait une loi établissant un prix unique du livre. Les groupes de réflexion sont à l'œuvre, apprend-on, comme pour démontrer que le mouvement est bien là. Ce qui a déclenché cette prise de conscience, et surtout enclenché la réaction, c'est le rachat prochain du distributeur-diffuseur Volumen par Editis. 

 

Début avril, ActuaLitté donnait la parole à différents acteurs de l'édition, en Belgique. Les craintes étaient focalisées sur un risque de voir le prix des ouvrages distribués par Volumen enregistrer une hausse inappropriée. Mais comme Interforum applique la tabelle...

 

La situation serait d'autant plus paradoxale, avions-nous rappelé, que Hervé de la Martinière, actuel propriétaire de Volumen, avait œuvré pour faire disparaître la tabelle, lors du rachat de la filiale de diffusion-distribution, avec la maison d'édition Seuil. Ce « surprix », comme il le désignait disparut alors au 1er mars 2005, et la tabelle est ainsi supprimée pour les maisons Seuil, L'Olivier, Bourgois, etc. Les livres se trouvaient alors vendus au même prix qu'en France. 

 

Une pétition signée par l'interprofession tente de faire front contre la tabelle, et appuie fortement la décision du ministère de la Culture. À ce jour, près de 4800 personnes ont signé, sensibilisées à la possibilité que... les livres puissent devenir alors moins chers en Belgique. Bien entendu, pas tous les livres, mais les ouvrages distribués par Hachette et Editis représentent entre 50 et 60 % des titres français. Alors mettons, un livre moins cher sur deux. 

 

Juste avant l'été, des avancées concrètes

 

Selon les indications du Soir, le cabinet de la ministre devrait aboutir, en fin juin ou début juillet sur un projet – mais on ne présume de rien pour l'heure. « La fin de la tabelle, ce sera un combat qui dure depuis vingt ans, et plus », nous assurait un responsable de maison d'édition, en France. « Quant à l'arrivée d'une loi portant sur le prix unique du livre, elle présenterait une certaine complexité, mais mérite évidemment d'être étudiée. »

 

Il semble cependant que des groupes comme Média Participations réclament des exceptions pour la bande dessinée, de même que les éditeurs de livres numériques. Ainsi, le PDG de Dargaud-Lombard, François Pernot, voit dans l'apparition d'un prix unique un véritable danger pour la BD. Selon lui, la spécificité du marché belge, où la BD occupe une place importante, ne s'accommoderait pas d'un prix unique. 

 

Il explique : « Il faut la considérer sous un angle spécifique en intégrant le fait que la Belgique s'est fait une spécialité depuis les années 1950 des héros populaires. En la matière, le fond est si important, qu'il est devenu impossible physiquement pour un libraire de présenter l'ensemble des titres, sauf à disposer d'un espace considérable. C'est pourquoi la bande dessinée belge est très présente en grande surface. Mais pour y rester, il faut pouvoir appliquer des discounts, ce qui va à l'encontre de la politique du prix unique du livre... »

 

Ses recommandations seraient alors d'accepter une remise de l'ordre de 20 % pour la BD. Et d'inviter à mettre en place « une exception culturelle pour la BD belge, tant qu'il en est encore temps ». La tabelle, en revanche, ne fait pas un pli pour lui : c'est non. 

 

 

Vincent Montagne (SNE) - Salon du Livre de Paris 2015

Vincent Montagne, ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Des propos qui interpellent, si l'on se souvient de l'entretien accordé par Vincent Montagne, PDG de Media Participation et président du Syndicat national de l'édition, à l'Opinion, en février 2014. Il y vantait les vertus de la loi sur le prix unique, qui est en cours dans 11 pays européens et 35 à travers le monde : Pologne, Israël, des réflexions, qui n'aura finalement pas abouti, au Québec... Et d'ajouter : 

 

La loi Lang a incontestablement préservé une capacité d'offre éditoriale impressionnante. Elle a permis aux best-sellers de financer une création éditoriale foisonnante. Puisque les marges sur ces 20 % de livres qui font 80 % du chiffre d'affaires de l'édition sont préservées, le secteur peut se permettre de lancer beaucoup plus d'auteurs et de titres. Cela permet une richesse éditoriale importante et vertueuse. 

 

 

Alors, comment considérer que le prix unique serait incapable de favoriser « un écosystème de création éditoriale et économique » ? « C'est, finalement, la richesse de l'offre qui a fait globalement baisser les prix. Pour les consommateurs, c'est bénéfique. En 30 ans, dans notre pays, le prix du livre augmenté moins vite que celle du coût de la vie. À l'inverse, dans les pays anglo-saxons, tous les livres hormis les best-sellers sont plus chers qu'en France », poursuivait le PDG de Média-Participations.

 

Des problèmes de communications entre la France et la Belgique, probablement.