CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES – Le printemps arrivant, j’avais projeté une escapade au Salon du meuble à Milan et une visite à des amis. Puis de voguer sur la rivière Brenta à bord du Burchiello, bateau reliant Padoue à Venise et faisant escale dans des villes venete nichées au cœur de l’arrière-pays de la Sérénissime. La pandémie du coronavirus en a décidé autrement avec l’injonction : restez à la maison !

Je mets à profit l’ordre imparti pour embellir les jours de cantonnement dans mon appartement à Genève. Entre réflexion, passion et indignation.
 

par Luisa Ballin



Milan, plazza del Duomo - dimitrisvetsikas1969 CC 0
 


Réflexion sur mes priorités. Passion, en m’adonnant au plaisir solitaire de la lecture. Décryptant La Peste du visionnaire Camus, découvrant El amor en los tiempos del cólera de l’incontournable Gabo et explorant par des incursions livresques L’âme des peuples. À l’aube les bienfaits d’un sommeil réparateur ne sont plus interrompus par le réveil de 7 heures qui dictait, avant, de vite se doucher, petit-déjeuner, se préparer en écoutant des nouvelles anxiogènes et se brosser les dents en anticipant des imprévus peu grisants.
 

La face cachée de l'Union européenne
 

Comme ce matin de mars, où, après une réunion d’équipe, nous avons décidé que le Festival du film et Forum international sur les droits humains (FIFDH), auquel je collabore, serait repensé pour cause de coronavirus. Pas de public, mais des débats virtuels avec des intervenants épatants. Puis d’autres événements me touchant ont été supprimés ou reportés : conférences au Club suisse de la Presse, Rencontres Orient-Occident au Château-Mercier à Sierre, exposition Cartooning for Peace reprogrammée à une date incertaine, voyages suspendus, enfants et amis tenus à distance imposée.


S’ajoutent à la liste : Palais des Nations fermé, classes verrouillées, magasins non alimentaires cadenassés, hôpitaux et centres médicaux submergés, théâtres, cinémas et autres lieux d’agréments pour privilégiés oubliés. Ne restent que fenêtres et balcons pour exprimer notre gratitude et solidarité envers les soignants, proches aidants, vendeuses, nettoyeuses, éboueurs, conducteurs de transports publics. Et la radio, la télévision, les journaux ainsi que les sites en ligne pour s’informer, s’indigner ou se désespérer de voir une Union européenne désunie montrer sa face cachée.

Celle des dirigeants de pays du Nord claquemurés dans leur égoïsme au mépris des habitants des nations du Sud, qui, la peur au ventre et la rage au cœur, affrontent une pandémie dévastatrice. France et Suisse étant entre les deux.


Vint le soir où internet diffusa la vidéo des habitants d’un village allemand entonnant Bella ciao de leurs fenêtres ou balcons, per gli amici italiani, une chanson devenue hymne international de la résistance au coronavirus. Émotion.
 



Beauté du geste de simples citoyens contrastant avec la sécheresse de cœur de certains gouvernants.

 

Les propos du Premier ministre italien Giuseppe Conte à une chaîne de télévision allemande resteront : « Nous n’écrivons pas une page dans un manuel économique. Nous écrivons une page dans un livre d’histoire. » Nostalgie du Bel Paese, l’une de mes deux patries.

 

“Stammi bene”


Entre une vidéoconférence, la rédaction d’articles, quelques exercices pour ne pas perdre toute souplesse et l’affirmation du Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres que « la pandémie du coronavirus est la pire crise à laquelle l’humanité ait été confrontée depuis 1945 », je m’interroge. Sur le cynisme des sachants qui, dans nos démocraties occidentales, ont laissé la Chine devenir le principal producteur de médicaments et de masques au monde, maximisation du profit sous toutes les latitudes oblige.
 

Masques introuvables, pendant un mois, dans les pharmacies où je me suis rendue dans la Cité de Calvin. Masques, enjeu d’une course contre la montre pour certains caciques occidentaux, conscients d’avoir perdu la bataille de l’image face à ces photos de médecins cubains débarquant dans un aéroport italien ou de colis estampillés From Russia with love. Choc des images, poids des mots.

Et du silence des multinationales de la pharma, nouvelle grande muette, dépassée par les firmes de parfums et vêtements de luxe qui produisent du gel hydroalcoolique ou cousent des masques devenus un produit rare et prisé. L’air du temps et les notes de Vian résonnent : « J’suis snob… et quand je serai mort, j’veux un suaire de chez Dior ».
 

Il est presque 21 heures à Genève. Le temps de dire à ma sœur — qui est au bout du portable en Vénétie — de prendre soin d’elle, des siens et de recommander à notre tante qui fêtera 90 ans dans quelques jours de tenir bon. Pour que nous fêtions son anniversaire dès que le coronavirus sera vaincu. Avant de pousser la porte-fenêtre du balcon pour applaudir, comme chaque soir, avec voisins et autres habitants de la placide Helvétie, les hommes et les femmes qui nous aident à rester en bonne santé, au péril de la leur.

Avec aussi une pensée émue pour les migrants, réfugiés et autres oubliés.


 

Luisa Ballin est une journaliste italo-suisse accréditée à l’ONU à Genève. Ses articles et entretiens ont été publiés notamment dans La Croix, La Tribune de Genève, Le Courrier, Le Temps, La Cité et Global Geneva. Elle a également collaboré au magazine de la RTS Temps Présent et est l’auteure de Milan, audacieuse et orgueilleuse, paru dans la collection L’âme des peuples aux Éditions Nevicata.



Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


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