Bernard Pivot et le rap français, rendez-vous manqué

Antoine Oury - 07.03.2015

Edition - Société - Bernard Pivot journaliste - influence référence rap français - méprise hip hop


S'il est un nom que l'on retrouve régulièrement dans le rap français, c'est bien celui de Bernard Pivot. En raison de son aura médiatique, le journaliste et animateur de Bouillon de Culture a marqué toute une génération de rappeurs, qui l'associaient volontiers avec l'homme érudit, doté de la « tchatche ». Mais la reconnaissance n'a pas été réciproque, et l'écart s'est aujourd'hui creusé, comme un reflet du fossé entre institutions et rap.

 

 

Bernard Pivot

Bernard Pivot, en 2013 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Associer Bernard Pivot au rap français semble l'idée la plus saugrenue du monde : loin de là. Entre 1995 et 2000, le journaliste et animateur fait partie des personnalités les plus régulièrement citées dans les textes des rappeurs. Certes, les occurrences sont limitées, mais il est néanmoins facile de reconnaître une figure de style récurrente, une association entre « Bernard Pivot » et « érudition » ou « connaissance des mots ».

 

Ainsi, les rappeurs du collectif ATK, formé en 1995, et plus particulièrement Antilop Sa, multiplient les références culturelles dans « Impalpable », dont Bernard Pivot :

 

Comique, j'te met au frais

Te flanque une raclée, millimétrée

Mille lyrics comme Obélix

On va te bash comme le fait Barkley [boxeur américain, NdR]

Dans ma caboche, travail de pro

J'maîtrise mon kung-fu comme David Carradine

Opère en solo comme Yann Forge [?]

Ma tchatche comme Pivot

 

À partir de 0:26

 

 

 

De même, on trouve une référence encore plus appuyé à Pivot dans « Dans ma tête » du groupe La Cliqua, en 1995 également.

 

Car aujourd'hui j'ai pris du poids comme mon pote kilo
Au kilomètre, je kill en maître, linguistique, verbalistique
Que bientôt tu m'appelleras Bernard Pivot (via RapGenius)

 

 

 

La présence de Bernard Pivot à la télévision française est constante depuis les années 1970, mais en 1991, il lance Bouillon de culture, une émission culte qui sera diffusée pendant 10 ans. Diffusée à 22h40, elle est sans aucun doute vue, voire regardée, par des jeunes. Impressionnés par les discussions qu'entame l'animateur avec ses invités, ils l'associent naturellement avec l'érudition et la connaissance littéraire. 

 

Une rapide recherche statistique avec l'outil RapStats, de Rap Genius, montre que le vocable « Pivot » est de plus en plus utilisé sur la période 95-2000. L'outil inclut aussi le nom commun « pivot » et toutes les occurrences étrangères, mais on peut estimer que ce nom commun, y compris en anglais, n'est pas des plus raccords avec le lexique du rap.

 

 

 

 

Si les rappeurs ont intégré Bernard Pivot dans leurs textes, l'inverse ne sera pas vérifié. Le 23 novembre 1990, Claude Sérillon invite Bernard Pivot dans l'émission « Une fois par jour » et l'interroge sur le vocabulaire du rap. Comme le souligne Karim Hammou (auteur de l'excellent Une histoire du rap en France) sur son blog, un fossé est déjà présent entre les institutions et leur vision de la langue française, et celle des rappeurs.

 

– Bernard Pivot, un B.Boy, c'est quoi ?
– Ah, je ne sais pas ce que c'est un B.Boy.
– Et un rapeur, vous savez ce que c'est ?
– Ah ben si, écoutez, on vient de l'entendre…
– Est-ce que vous savez ce qu'est un keuf?
– Euh… keuf… non.
– Alors est-ce que ces mots risquent de se retrouver demain dans la dictée…
– Aucune chance.

 

 

L'écart entre la vision normée de la langue française, et celle des rappeurs, par extension des jeunes issus du même milieu qu'eux, a persisté depuis. Parmi les mesures annoncées par Manuel Valls hier, afin de résorber le « sentiment de relégation dont souffre une majorité de nos concitoyens », on trouve ainsi de nouveaux programmes pour la maîtrise de la langue française. Si l'alphabétisation est bien un facteur décisif dans le développement humain d'un pays, ce point du programme du gouvernement laisse songeur : « La maîtrise de la langue doit redevenir une exigence nationale. Ce sera la mission de la nouvelle agence de la Langue française que nous allons créer. »

 

Reste à savoir qui sera à la tête de cette agence de la Langue française : Bernard Pivot, ou d'autres tenants de la « bonne » langue française, comme l'Académie française ? La réappropriation d'un langage fait aussi partie des moyens pour lutter contre le « sentiment de relégation », et il faudrait veiller à ne pas l'écraser sous un vocabulaire jugé « convenable ».

 

La relation entre le rap français et Bernard Pivot est symptomatique, à ce titre : s'il était auparavant précédé par un respect indéniable, son nom est désormais associé à une forme de paternalisme orthographique ou vocabulaire.

 

J'ai pas d'rivaux, dans l'Hexagone y'a pas d'niveau

J'fais d'la poésie sans orthographe, et nique sa mère Bernard Pivot

 

rappe ainsi Orelsan dans « Venu pour flowter » avec Gringe.

 

Souris pas si t'es en manque de molaires

Aïe Caramba ! On a mis du piment sur la langue de Molière

Nique sa grammaire si j'fais des fautes d'ortho'

J'suis pas l'petit fils de Bernard Pivot

 

lance Seth Gueko sur « La vida loca », avec Zekwé Ramos.

 

Pivot, avec son émission, aurait pu être l'un des précurseurs dans la reconnaissance du rap comme créateur de langage. Occasion manquée.