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Bibliomanie, à Saint-Omer ou le livre en constellations

La rédaction - 28.03.2017

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Quand deux éditeurs indépendants et aventureux investissent une bibliothèque rendue célèbre par la découverte d’un précieux first folio de Shakespeare, ce sont des myriades de vitrines qui s’ouvrent sur les plus étonnantes pratiques des lecteurs et des collectionneurs. À Saint-Omer, Nuit Myrtide et les Venterniers nous concoctent une exposition comme un mille-feuilles de littérature(s).

 

Bibliothèque d’Agglomération du Pays de Saint-Omer

 

 

« Le minimum, c’est deux livres tenus par une ceinture d’écolier. » Ainsi Dimitri Vazemsky commence par définir ce qui fait bibliothèque, répondant à la question posée par la curieuse et fascinante exposition qu’il mitonne actuellement avec l’active complicité d’Élise Bétremieux, fondatrice des Venterniers (maison d’édition, atelier et librairie sis à Saint-Omer).

 

Ces deux fous de lettres ont « trouvé des points de dialogue » dans leurs démarches suite à une inauguration de festival et au fil de deux parcours parallèles. Dimitri résume son cheminement : « Ça commence avec un polar à Wazemmes autoédité, vendu à la criée sur le marché, puis un deuxième livre autour de Victor Hugo, ensuite je monte une association pour publier d’autres auteurs, c’est le début de ma maison d’édition Nuit Myrtide il y a dix-huit ans. »

 

Et maintenant arrive, avec ce nouveau projet, « une déviance plasticienne ». Accueillie du 3 au 29 mars 2017 par la Bibliothèque d’Agglomération de Saint-Omer (Élise précise : « Dimitri, en s’intéressant à Shakespeare, avait suivi l’histoire du first folio découvert par Rémy Cordonnier, responsable du fonds ancien »), Bibliomanie présentera de multiples façons de réunir des ouvrages et de les faire dialoguer. « Le lieu raconte en lui-même un tas d’histoires et fait travailler l’imaginaire », dans cette bibliothèque aux airs d’Harry Potter.

 

De Batman à Victor Hugo : on remonte le temps

 

« L’idée était de faire un point sur tout ce qui fait bibliothèque, du plus sacralisé au moins sacralisé », précise Dimitri en s’amusant à l’idée de présenter, par exemple, « un tourniquet de maison de presse arborant des romans de gare aux titres improbables comme Kippour sonne le glas ou Les mains au culte » dans l’imposante salle patrimoniale qui elle-même vaut la visite pour sa solennité délicieusement surannée et ses ouvrages rares collectés avec soin et passion par un Rémy Cordonnier complice de cette intrusion — « Il faudrait faire des recherches sur les jeux de mots foireux dans les incunables, Shakespeare en foisonne ! », ajoute Dimitri, passionné par le choc des différents niveaux de culture.

 

À ce sujet il explique : « J’arrive d’abord à Shakespeare par un film de science-fiction des années 1950, Planète Interdite (remake de La Tempête), et à Victor Hugo parce que je lis Batman et que Bob Kane s’inspire de L’Homme qui rit pour créer le Joker. » Il se réjouit d’investir un haut lieu de la bibliophilie : « Tout ce que tu amènes devient signifiant, et on ne va pas se priver de ce que contient le lieu, l’importance du cadre... ». Élise ajoute : « Il y aura beaucoup d’humour, donc l’exposition s’adresse à un très large public. » Car, poursuit-elle, « le sujet part vraiment du quotidien, et ne concerne pas seulement les maniaques », même si la dimension « psychiatrique » de la bibliomanie affleurera.

 

« Il y a la question de valider la déviance mentale », creuse Dimitri, à qui Élise répond : « la bibliomanie dérive vers le côté pétrologique de la bibliophilie, mais il sera surtout question des étapes intermédiaires, comme s’intéresser au numéro de série, à ce genre de détails. »

 

On évoque alors l’image du cabinet de curiosités, songeant à ces vitrines et présentoirs qui exposeront les ouvrages les plus hétéroclites et les façons les plus étonnantes et personnelles de les montrer : « Oui, c’est assez proche, mais avec du populaire et du contemporain, nuance Dimitri : tout le monde peut faire ce genre de collections chez soi. L’idéal serait qu’au retour, chez lui, le visiteur fasse un pas en arrière face à ses murs de livres et se demande où mène la porte qui est cachée derrière sa propre bibliothèque. »

 

Le secret derrière la porte

 

Cette image de la porte cachée est au cœur de la nouvelle Que le Mystère des Livres écrite par Dimitri et éditée par Les Venterniers à l’occasion de l’exposition. Le texte sera caché à l’intérieur d’une sculpture en bois représentant une bibliothèque « minimale » et sera disponible à la librairie des Venterniers où Élise met en place un post-scriptum à l’exposition. Ainsi, Bibliomanie, qui s’inscrit dans le cadre de Hauts Les Livres, s’étend hors des murs de la salle patrimoniale.

 

Une arborescence qui fait écho à la nature même de l’idée de collection qui travaille l’exposition et qui réjouit Dimitri : « La question de la collection comme œuvre est passionnante, collecter est un acte de création, un acte d’écriture : une étagère c’est comme une phrase, une création de sens sur une ligne horizontale... avec l’idée de constellation très proche. »

 

Élise remarque à son tour que sont très populaires les notions de « mystère des livres, de propagation clandestine – le vocabulaire technique est juste : le mot diffuser fonctionne bien, c’est lumineux », et Dimitri poursuit : « Les livres qui sont portés par des courants souterrains et qui vont aller toucher quelqu’un à des milliers de kilomètres, c’est de la magie, c’est du viral ludique. » Il y a fort à parier qu’au mois de mars Saint-Omer devienne un joyeux foyer de contamination.

 

Rémi Boiteux

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais