Bibliothèque chthonienne : Pelle, rond-point, ou l'art d'enterrer un livre

Nicolas Gary - 19.09.2014

Edition - Société - François Bon - rond-point - enterrer livres


Certains crieront au scandale, d'autres au génie – certains à une cryogénie réinventée – mais l'idée est assez incongrue. L'écrivain François Bon a décidé de se lancer « cette année, dans la littérature action », nous explique-t-il. Son projet est présenté en quelques points, dans son texte Du protocole d'enterrer des livres dans les ronds-points. Si, si... 

 

 

 

Que se passe-t-il avec les livres aujourd'hui ? Dans le cadre d'autres protocoles que l'écrivain a mis en place, il présente cette approche insolite, qui s'inscrit dans un « tour de Tours en 80 ronds-points ».  

Cette réflexion s'est amorcée de mon côté depuis plusieurs mois. Liée aussi à une modification considérable du contexte de nos interventions professionnelles.

Si on nous invite facilement pour tables rondes, ou dialogue derrière une table avec plante verte et carafe d'eau, les possibilités de construire des performances sont rares.

[...] D'autre part, le confinement grandissant de la littérature à ses lieux dédiés : la librairie de centre-ville, la bibliothèque. Nous ne savons pas comment aller dans un hall de fac, comment irions-nous dans une galerie d'hypermarché ? En ce sens, l'instauration d'un lieu multi-disciplinaire (ou sans même référence à la notion de discipline) sur la notion de pratiques urbaines est un geste fort.

 

Il a donc choisi différentes actions à mener, autour des ronds-points, en articulant ces opérations avec des contenus photo, vidéo et web : 

 

 ce que le rond-point voit de la ville (photographie) 

 profération de littérature là où personne ne l'entend (vidéo) 

 de la rédaction d'un texte associé à avoir habité ce rond-point (texte) 

 de l'enterrement des livres dans les ronds-points (pelle) 

 de la construction d'un ensemble web global cartographié et transmédia incluant ces actions (ordinateur)

 

 

 

Le protocole d'enterrement s'appuie sur 13 points, que nous reproduisons ici dans leur intégralité

 

 

du protocole d'enterrer des livres dans les ronds-points

 

1

À chaque visite de rond-point, outre le matériel exigé par les autres protocoles, j'ai dans le coffre de la voiture (les ronds-points ne pouvant s'atteindre qu'en voiture) une pelle et un livre.

 

2

Il ne s'agit pas de livres de rebut, ni de livres de hasard ou récupération, mais d'un prélèvement effectué sur les 30 ans de littérature contemporaine rassemblés ici dans ma propre maison.

 

3

L'enterrement du livre est l'acte conclusif d'avoir habité un des 135 ronds-points dénombrés de l'agglomération de Tours (territoire dit Tours Plus).

 

4

Si je reviens plusieurs fois sur un rond-point, j'y enterre plusieurs livres.

 

5

Je ne considère pas ce geste comme symbolique ou rituel : la ville ne fait plus de place à la littérature. Librairies et bibliothèques sont les lieux, en centre-ville principalement, où se voit cantonnée socialement la littérature. Je brise cet état de fait. La ville, à mesure des 10 mois où j'investis progressivement la totalité des ronds-points de l'agglomération, devient un tapis général de livres, une bibliothèque de littérature contemporaine qui l'enserre et l'étouffe (du moins dans le rêve que j'en ai).

 

6

Les livres sont intégrés dans le sol des ronds-points avec ma pelle, sans autre protection. Parce que le geste de creuser une tombe avec une pelle est considérablement ancien et dispose lui-même d'un fort héritage littéraire (Hamlet, lettre de Gustave Flaubert racontant l'enterrement de sa soeur, enterrement d'Alioucha dans les Karamazov, Ulysse de Joyce, L'enterrement de François Bon, et quelques autres). Parce que personne ne vient fouiller ni creuser les ronds-points. Parce qu'ainsi le livre se mêle progressivement au sol des ronds-points, imprègne ce qui y pousse, contamine la ville de la repousse des livres tout autour d'elle.

 

7

Je demande solennellement à qui me rejoindrait sur le terrain facilement identifiable de cette expérience (les 135 ronds-points cernant l'agglomération tourangelle), et qui déterrerait le livre que j'y ai placé, en cas qu'ils le trouvent, de bien vouloir le remplacer par un autre dont ils se seraient munis. La bibliothèque enterrée s'ouvre ainsi à la possibilité d'être évolutive.

 

8

Il sera veillé à ce que l'enterrement du livre le rende inaccessible aux travaux d'entretien et fleurissage ou de voirie habituellement menés en ces lieux.

 

9

Le choix des livres s'effectuant avant de partir en action, il est radicalement indépendant du rond-point lui-même. Il n'y a pas de grand livre pour les grands ronds-points, et de petits livres pour les petits ronds-points ni de choix du livre en fonction de sa disposition sur la carte générale de l'agglomération : la bibliothèque horizontale, enterrée sur l'ensemble du pourtour de la ville, ne tire son catalogue que d'elle-même.

 

10

Lors des actions menées en commun sur un rond-point avec un auteur, un photographe, un vidéaste, un danseur, soit le livre enterré en commun est une de ses oeuvres (pour les auteurs), soit nous le choisissons préalablement ensemble dans ma bibliothèque.

 

11

Il est possible que le caractère chimique des encres utilisées de nos jours – ainsi que la chaux-vive présente dans le papier à hauteur de 6% pour l'hydrofuger lors des processus modernes d'impression par gouttelettes d'encre à haute rapidité – confère à ces livres, dans le sol principalement composé de gravats inertes des ronds-points urbains, une longévité actuellement non quantifiable. À tout acte de transformation et recomposition ultérieures de la ville, ou d'archéologie encore plus tardive, nous offrons donc la possibilité qu'il fasse émerger un livre au moins sur chaque rond-point, et que surgisse ainsi à distance de nous-mêmes, quel que soit alors l'état social de la littérature, ce qu'était ici et maintenant notre bibliothèque et notre travail.

 

12

La liste générale et augmentée continûment pendant ces 10 mois à venir sera incluse dans ce site avec les autres encapsulages web, mais de façon invisible. Dans cette liste, les métadonnées habituelles du livre (auteur, titre, éditeur, date de publication, date d'enterrement, autre renseignement éventuel sur pourquoi et comment ce livre est en ma possession et la lecture que j'en ai faite) sont complétées des coordonnées GPS du rond-point d'enterrement, ainsi que d'un indice permettant de le localiser sur ce rond-point. La trace photographique de l'enterrement du livre apparaîtra cependant dans la partie publique de l'encapsulage.

 

13

Que cette bibliothèque soit sans lecteur, du moins pour une durée non quantifiable, n'entre pas en ligne de compte : je suis de ceux qui pensent que la présence physique d'un livre est active, qu'on le lise ou pas. Ainsi, la bibliothèque enterrée, parce qu'elle couvre la totalité de la ville et de ce qui l'enserre, et que ce sont les lieux gardés vides de la ville, influera forcément sur son destin – et ma prérogative est que ne demande pas d'autorisation préalable : me demandent-ils autorisation pour tout le mal qu'ils font à la ville ?

 

  

On pourra prendre connaissance du projet global à cette adresse