Bibliothèque nationale de Rome : des emplois précaires, déguisés en bénévolat

Nicolas Gary - 25.05.2017

Edition - Bibliothèques - biblioteca nazionale roma - emplois volontaires bénévoles - ministère culture bénévoles


Le recours aux volontaires, en ces temps de coupes budgétaires, se retrouver régulièrement dans les bibliothèques. Mais la Biblioteca Nazionale Roma vit une situation plus tendue : un modèle de volontariat s’est mis en place, se substituant à des postes véritables. Et le scandale a rapidement fusé jusqu’au niveau du ministère de la Culture. 



Federica, 32 ans “employée” depuis 5 ans et Andrea, 31 ans, “employé” depuis 10 ans - © Francesco Capponi 2017


 

Tout aura débuté voilà 17 ans, alors que des travailleurs ont été sollicités pour assurer le service de prêt de documents, ainsi que divers autres postes. Ces personnes, employées par Biblionova, coopérative de services à destination des bibliothèques. Mais d’ici un mois, tous seront renvoyés, sans autre forme de procès : voilà quelques années, la coopérative avait en effet été remplacée par AVACA, une association en relation avec le ministère. Et le statut même des travailleurs a été modifié.

 

Rémunérés illégalement, en remboursement de tickets de caisse
 

L'AVACA avait pour mission de boucher les trous que le gel de l’emploi, dans les services publics, avait entraînés. Ainsi les employés ne bénéficiaient plus même de protection sociale, de mutuelle ou de congés maladie, maternité, etc. Et en guise de salaires, les personnes étaient rémunérées sous la forme note de frais, pour un montant de 400 € mensuels.

On les nomme “scontrinisti” en italien : il s'agit d'un statut spécifique, plus vraiment bénévole, mais certainement pas salarié : un entre-deux précaire au possible, mais qui permet de conserver une activité de quelques heures quotidienne. « Nous recueillons les tickets que l’on trouve par terre, pour atteindre ce montant : nous savons bien que nous ne pourrions pas vraiment dépenser ces sommes pour nous les faire rembourser », expliquent-ils. 

 

Des agents publics, remplacés abusivement par de faux bénévoles, le tout avec l’accord du ministère, voilà qui ne passait plus. D’autant plus que ces derniers étaient inscrits dans le registre du personnel de l’établissement, avec un accès à l’ensemble de la structure. « Nous travaillons quatre heures par jour, cinq jours par semaines », expliquent-ils. Le tout en ayant le statut officiel de bénévole, avec la bénédiction du Mibact, le ministère de la Culture. 
 

Tout le problème est que les structures culturelles italiennes profitent d’une organisation autour des volontaires, qui paralyserait totalement les musées par exemple, si ces derniers décidaient de ne pas se présenter. Et que ce recours aux bénévoles est, lui, tout à fait légal.

 


 

Le 30 juin, leurs « contrats » s’arrêteront, et la BnR renverra chez eux ceux qui ont pu la servir. Et sept personnes ont décidé de porter le fer contre le représentant du ministère, Dario Franceschini, interpellant la presse, et toutes les personnalités en mesure de diffuser leur message. Ce 25 mai, une manifestation doit intervenir devant l’établissement. 
 

Le ministère fait l'autruche

 

La gauche italienne s’est immédiatement emparée du sujet, exigeant de Dario Franceschini qu’il propose de véritables contrats de travail aux personnes en question. Et réclame également des explications : comment est-il possible que le ministère de tutelle cautionne de telles pratiques, indignes, certes, mais surtout illégales. Le groupe parlementaire évoque « des jeunes humiliés, exploités [qui] seront mis à la porte. C’est une nouvelle frontière entre l’insécurité de l’emploi et la précarité qui est franchie ».

 

Le fait est que l’association AVACA pourrait remporter de nouveau le marché public, et dans ce cas, le ministère opérera une rotation des travailleurs, tous les six mois, accentuant encore les conditions de travail hallucinantes, sans la moindre forme de protection. 

 

« Mon travail consiste à faire respecter les règles. Si l’association les a violées, ou que des membres de l’administration ont eu recours à des bénévoles à la place d’agents officiels, cette situation doit cesser », s’est défendu le ministre. Une inspection doit intervenir, mais depuis 1993, l’article 112 du Code du patrimoine culturel prévoit que des bénévoles, membres d’association, puissent apporter leur soutien à des établissements publics.

 

À ce titre, ils doivent travailler gratuitement, et donc ne pas même recevoir de gratification ou de remboursement de dépenses. Il n’est donc pas possible de voir « des associations de bénévoles se substituer à une forme de fonction publique ». L’inspection achevée, les conclusions permettront de définir le niveau de culpabilité de AVACA, et plus encore, la suite des événements. 

 

Le groupe parlementaire de gauche s’en serait étranglé : en mars dernier, une demande d’enquête avait été présentée au Sénat, mais ne fut suivie d’aucune réponse de la part du ministère de la Culture. 
 

Une manifestation, par dépit

 

Or, depuis le début de ce scandale, tout le monde tente manifestement de se protéger, alors que l’ambiance commence à chauffer pour le ministère. Dernière action stupide en date, la direction de l’établissement, qui a demandé à l’AVACA de faire cesser tout travail pour les personnes concernées. Sauf qu’en regard de la loi, ne pouvant pas être payées, elles ne peuvent pas non plus être licenciées — et la direction de la Biblioteca nazionale en a bien conscience.

 

« Nous ne percevrons pas même une allocation chômage minimale, en dépit de notre ancienneté dans la bibliothèque, de six, dix, parfois dix-sept années », répliquent-ils. C’est avec un SMS qu’on les a informés que leur mouvement ne durerait pas — mais n’aura finalement fait que renforcer la détermination à manifester. 

 

Ils réclament également « une véritable réponse du ministère, qui semble se désintéresser de notre condition, mais également de l’ensemble de l’état de la culture et de ses travailleurs en Italie. Nous aimerions comprendre si le Mibact à l’intention de reconnaître notre travail et d’éliminer ce faux bénévolat, ou s’il préfère ne recourir qu’à ce statut. »

 

via Eddyburg, La Repubblica