Bibliothèques : à Plaine Commune, l'intercommunalité vécue dans la douleur

Antoine Oury - 22.06.2018

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Une partie des agents des bibliothèques et médiathèques de l'intercommunalité de Plaine Commune entame aujourd'hui une nouvelle journée de grève, avec une mobilisation dans l'après-midi. Si les principales revendications portent sur les conditions d'une réforme des horaires d'ouverture des établissements, les agents témoignent aussi des difficultés liées à l'organisation du travail au sein de l'intercommunalité.


La médiathèque Saint-John Perse, à Aubervilliers (Google Maps)
 


À la suite de la création de communautés de communes, les établissements de lecture publique peuvent se retrouver intégrés à un réseau plus large, pour plus de collaborations, d'échanges et de coordination. Sur le papier, cette organisation semble avoir tout pour plaire, d'autant plus en période de restrictions budgétaires. Recommandée par le rapport d'Erik Orsenna sur les bibliothèques, elle est également mise en avant par l'Association des Bibliothécaires de France, qui y voit un moyen d'améliorer la politique de lecture publique sur un territoire.

 

Le revers de la médaille
 

Sur le terrain, une partie des agents de Plaine Commune envisage l'intercommunalité d'un autre œil. Pour eux, cette nouvelle organisation du travail, depuis 2014, génère une certaine souffrance en dépossédant les agents d'une partie de leurs tâches et de leurs compétences.

 

La mutualisation des acquisitions pour l'ensemble de Plaine Commune, par exemple, semble une bonne chose : elle permet d'optimiser au mieux les achats, pour une offre de livres la plus complète possible. Dans chaque médiathèque de Plaine Commune, qui en compte 26, un cahier des charges est établi, pour préciser les publics visés, leurs demandes et les spécificités. Ce cahier des charges est ensuite transmis à des acquéreurs, qui sont censés y satisfaire, malgré les contraintes.

 

« Dans les faits, ce cahier des charges reste un pis-aller. Les agents de chaque équipement en connaissent les fonds et les publics, cela n'a rien à voir avec un cahier des charges qui devrait être revu tous les ans, mais ne l'est pas », dénonce Gildo Vieira, agent territorial syndiqué à la CGT. « Le circuit ne fonctionne pas du tout, car il est très lourd en intermédiaires : les acquéreurs se plaignent de n'avoir aucun retour, quand les équipes se plaignent de n'avoir aucune réponse à leurs demandes. » Chaque établissement dispose de ses acquéreurs, nommés pour un à deux ans, qui rendent compte à un référent politique documentaire — chaque ville a le sien —, qui est l'interlocuteur pour toute demande des agents d'un établissement.
 

“Une forme de taylorisme”

 

La mise en réseau et la mutualisation a, pour les agents, des conséquences, dont une partialisation des tâches qui catégorise : « Certains font toutes les acquisitions, d'autres n'en font plus du tout », résume-t-on dans une équipe. « Et, au bout du compte, les personnes responsables de la valorisation des documents ne sont plus les mêmes que celles qui les achètent » : difficile, lorsque le fonds est méconnu, de l'exploiter au maximum ou de bâtir des politiques documentaires et d'animations cohérentes. « Le métier de bibliothécaire est par essence polyvalent, c'est ce qui fait sa force, et l'on se retrouve finalement dans une forme de taylorisme. »
 

Dans les bibliothèques, les agents composent ainsi avec un planning des tâches contraignant, qui s'apparente pour beaucoup à un retrait d'autonomie. « C'est un planning heure par heure, qui laisse peu de marges de manœuvre », explique-t-on dans un établissement. « On commence quelque chose que l'on n'a pas le temps de terminer, tout ça parce qu'un planning a été imposé par la direction au-dessus de la direction. »

Car l'intercommunalité a aussi le désavantage d'ajouter de la distance entre le terrain et l'échelon décisionnel, avec une direction mutualisée, basée à Saint-Denis, qui chapeaute les directeurs et directrices des établissements municipaux et décide des budgets des établissements : inutile de dire que la communication est d'autant plus difficile — Plaine Commune n'a toujours pas répondu à nos questions, envoyées il y a une semaine.

 

Extension des horaires, réduction des effectifs

 

Comme dans d'autres collectivités en France, Plaine Commune vit une situation paradoxale, où l'État lui en demande plus, pour les horaires et les équipements des bibliothèques, tout en exigeant le respect d'un pacte de stabilité sur les dépenses. Dès le mois de septembre, les médiathèques du réseau de Plaine Commune ouvriront 1273 heures annuelles en plus, avec une dizaine de médiathèques ouvertes jusque 20 heures et les autres jusque 19 heures.

 

« Nous aurions aimé que ces horaires n'aillent pas si tard, qu'ils tiennent compte des spécificités des équipes, comme l'accueil des scolaires, par exemple », explique Gildo Vieira. « Nous ne sommes pas opposés à l'extension des horaires, mais il est également nécessaire de recruter, en parallèle, pour ne pas surcharger les agents présents. »

 

Une loi sur les bibliothèques pour “la gratuité
de l'accès et du prêt” (ABF)

 

Seule la médiathèque Saint-John Perse, à Aubervilliers, a pu tester les nouveaux horaires sur une période de 6 mois. « L'équipe en est sortie épuisée, après un test de 36 heures d'ouverture par semaine : elles seront finalement ramenées à 27 heures. D'après le bilan, la fréquentation en soirée était importante, mais les chiffres communiqués ne prenaient pas en compte le fait qu'un même usager pouvait franchir à plusieurs reprises l'enceinte de la médiathèque et être compté plusieurs fois, comme le font beaucoup les jeunes qui fréquentent l'établissement à cette heure-là » , analyse Gildo Vieira.

 

Une polyvalence demandée, sans formations pour suivre
 

L'adaptation des personnels aux nouvelles exigences de la collectivité est aussi délicate : « On nous demande de gérer des fab lab, des badgeuses et des imprimantes 3D, de faire des courses de vélo, autant d'activités qui relèvent plus du centre social, on s'éloigne de la mission d'origine autour de la connaissance et de l'information », déplore un membre du personnel. « Nous n'avons pas forcément ces valeurs, et la formation ne suit pas, nous sommes obligés de nous former nous-mêmes avec des formations gratuites en ligne. »

 

Les quelques formations proposées par la collectivité ne sont pas toujours bien perçues par les agents, qui les vivent comme une perte de compétences vis-à-vis de leur formation initiale, sur la veille documentaire ou éditoriale. « On se retrouve avec des personnes très fragilisées, qui n'ont plus confiance dans leurs capacités. » Un jugement nuancé par d'autres agents, qui saluent des formations au niveau du réseau pour l'organisation d'ateliers de conversation ou d'ateliers philosophie, sur la base du volontariat, ou encore les « matinées expert », organisées à un rythme mensuel : « Des spécialistes viennent pour intervenir sur un sujet précis, comme la lutte contre les stéréotypes, ce qui permet d'améliorer la médiation ou l'accueil du public. »

Néanmoins, et au regret de certains, aucune charte de médiation ou autre document de référence ne vient briser les difficultés d'adaptation à un projet parfois difficile à cerner pour les professionnels. « Pour le dire simplement, l'administration de Plaine Commune n'est pas dimensionnée à la taille de toutes les compétences dont a hérité l'intercommunalité », explique-t-on. Les services se retrouvent forcés de « prendre des décisions qui ne sont parfois pas réglementaires, faute d'interlocuteur ».

 

Alors, faut-il tout jeter dans l'organisation intercommunale pour les bibliothèques ? Non, répondent plusieurs agents : « Plaine Commune est bâtisseur de bibliothèques et de médiathèques et, ce, depuis la prise de compétences en 2005 : certains territoires sans équipement en ont un aujourd'hui. »

« Il n'y a pas photo en termes d'investissement... C'est très fort. Les villes de Plaine Commune ont eu des restaurations de bâtiments ou des constructions. Du côté des équipements, c'est superbe », complète-t-on dans un établissement d'Aubervilliers. Autre point fort, la carte unique d'usager, qui permet d'avoir accès à l'ensemble du réseau et de faire circuler des documents, le renforcement des actions culturelles ou encore l'informatisation des établissements qui ne l'étaient pas encore.

 

Grève dans les médiathèques de Plaine Commune
autour des horaires d'ouverture

 

La rentrée s'annonce toutefois difficile au sein du réseau : « Les projections de septembre ne tiennent pas : avec les effectifs actuels, le temps de travail interne, nécessaire au fonctionnement des bibliothèques, disparaît devant la multitude des tâches à réaliser. » Reçus par Plaine Commune à plusieurs reprises, les grévistes ont obtenu l'assurance que deux bibliothèques de quartier, Glarner et Aladin, ne seraient pas fermées, et qu'un plan de prévention des agressions serait mis en place dès le mois de septembre prochain.
 




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