Bibliothèques : face au risque terroriste, faut-il surveiller les usagers ?

Antoine Oury - 01.06.2018

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#ABF2018 – À quelques jours du congrès annuel de l'Association des Bibliothécaires de France, une question récurrente se retrouve au cœur d'un débat entre professionnels. Faut-il, en période d'attaques terroristes, surveiller les pratiques des usagers au sein des établissements, et notamment les sites consultés sur les ordinateurs de l'établissement ? 


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(photo d'illustration, Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier, CC BY-SA 2.0)
 

Le thème du congrès 2018 de l'ABF, organisé du 7 au 9 juin, est « À quoi servent les bibliothèques ? » Vaste question, avec ce qu'il faut de provocation alors que le gouvernement entend en faire le cœur de sa politique d'accès à la lecture et à la culture, sans forcément apporter les moyens financiers nécessaires. La revue Bibliothèque(s) a proposé à des professionnels, en amont du congrès, d'aborder quelques-unes des questions posées.

 

L'une d'entre elles porte sur la protection des données et Anna Marcuzzi, directrice des bibliothèques de Strasbourg, a signé un texte intitulé « Militant de la liberté ou sentinelle du pacte républicain » dans lequel elle exprime sa position sur le sujet. « Protéger des données personnelles, garantir la liberté, aucun bibliothécaire de ce nom ne peut s'opposer à ces grands principes », rappelle-t-elle. « Mais une fois que cela est posé, devons-nous pour autant ne pas interroger le monde dans lequel nous vivons et imaginer, par exemple, la possibilité d'une utilisation dévoyée des espaces publics que peuvent être les bibliothèques qui nous ramènerait alors à un questionnement sur notre position — et notre devoir — de fonctionnaire (voire même de citoyen) ? »

 

Responsable d'un réseau de 280 agents et de 12 établissements, Anna Marcuzzi s'interroge sur l'attitude à adopter face à l'utilisation des connexions internet d'une bibliothèque « pour des choses répréhensibles, ou qui pourraient le devenir au sens de la Loi ». Plus loin dans son texte, l'auteure précise en citant un cas, des usagers radicalisés ou en voie de radicalisation qui consulteraient des sites internet dans l'enceinte de la bibliothèque.

 

« La radicalisation violente n'est pas un délit. Et c'est là que réside toute la difficulté et le malaise des professionnels que nous sommes face à des informations dont nous pourrions disposer et dont nous ne savons que faire. Les militants de la liberté vous diront de regarder ailleurs, de ne surtout rien communiquer. À personne », souligne Anna Marcuzzi. D'après la bibliothécaire, les professionnels sont tiraillés entre « la protection des données des usagers » et « la protection, potentiellement, de tout le reste » dans le cas de la consultation de sites faisant l'apologie du terrorisme, ce qui ne serait pas le cas pour les sites pédopornographiques.

 

Confrontée aux questionnements des agents avec lesquels elle travaille, Anne Marcuzzi annonce qu'elle milite « pour la recherche d'une position équilibrée de notre Association face aux nouveaux enjeux des bibliothèques de lecture publique qui sont, à mes yeux, les enjeux de la République toute entière [...]. »

 

Les contours flous de la surveillance
 

Le texte d'Anna Marcuzzi n'a pas laissé de marbre une partie de ses collègues : dans une réponse intitulée « Voulons-nous des bibliothèques sous surveillance en France ? », 5 coauteurs reviennent sur le texte en qualifiant certains passages d'« inacceptables ». « Anna Marcuzzi déplore en toutes lettres que la consultation habituelle ne constitue pas un délit : “certains d’entre nous, malgré l'absence de délit — qui simplifierait de facto l'action à envisager, n'arrivent pas à se satisfaire de ce crédo libertaire”. Le problème, c'est que le délit de consultation a été annulé par le Conseil constitutionnel, non pas sur la base d'un “crédo libertaire”, mais au nom de la protection des droits fondamentaux tels qu'ils résultent notamment de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789 », rappellent les coauteurs de la tribune.

 

En somme, si la loi n'a pas jugé bon de sanctionner la consultation de sites « faisant l'apologie du terrorisme ou incitant à la haine », c'est en vertu de la liberté de conscience et pour éviter le délit d'opinion. Comme le rappelle la contre-tribune, le Conseil Constitutionnel avait d'ailleurs renvoyé dans les cordes les propositions législatives relatives à ces consultations de sites « faisant l'apologie du terrorisme ou incitant à la haine ». 

 

Et les coauteurs de la contre-tribune de renvoyer au texte de Chloé Lailic, responsable de la bibliothèque de l'INSA Rennes, publié en regard de celui d'Anna Marcuzzi dans la revue Bibliothèque(s) : « Et les lois censées lutter contre terrorisme sont de véritables menaces pour nos libertés, d'autant que leur efficacité pour empêcher la survenue d'attentats n'a à ce jour jamais été prouvée. Un appareil sécuritaire en marche, mis en place pour nous “protéger” ? Plutôt nous surveiller et nous contrôler », affirme en effet Chloé Lailic.

 

Ces possibles dérives d'une loi permettant de contrôler les usages faits de connexions internet publiques avaient aussi été mises en avant par les bibliothécaires américains, qui ont rappelé à plusieurs reprises que les données des usagers devaient rester protégées, aussi bien de l'autorité publique que des intérêts privés.

 

Le débat est ouvert
 

L'Association des Bibliothécaires de France, en janvier 2017, avait réagi à la condamnation d'un homme pour « consultation répétée de sites djihadistes » à partir d’une bibliothèque municipale de la ville de Marseille, en vertu de la loi du 3 juin 2016, celle-là même que le Conseil Constitutionnel avait retoquée. « C’est donc bien seulement pour des actes de lecture que cet homme, possédant des antécédents psychiatriques, a été condamné à deux ans de prison », constatait alors l'ABF.

 

« Pour les usagers des bibliothèques, il existe donc désormais un risque du fait d’avoir simplement consulté certains sites internet. Cette affaire montre bien comment les bibliothèques peuvent être impliquées dans la surveillance de leurs usagers », concluait l'association dans un communiqué.

 

IFLA : les bibliothèques refusent
de devenir des mouchards


L'ABF est de nouveau intervenue dans le débat de ces derniers jours en publiant un communiqué du comité éditorial de la revue Bibliothèque(s) : « [...] [N]ous sommes consterné·es, en tant que membres du comité éditorial, d’assister à une violente attaque ad nominem de l’une de nos auteur·es suite à la publication de son point de vue dans nos colonnes. Ce texte argumente un point de vue et appelle à une discussion sur un sujet de légitime préoccupation de nombreux et nombreuses collègues. Intenter un mauvais procès d’intention à une auteure comme le font certains et certaines, est pour nous la pire façon de refuser le débat et un nouveau recul de la qualité de la discussion professionnelle. »

 

Nul doute que le congrès 2018 sera le lieu de nouveaux débats sur ce sujet...
 

Mise à jour 04/06 :


Le 2 juin dernier, l'ABF a publié un autre communiqué de presse. L'association explique que « le Bureau national soutient Anna Marcuzzi dans sa proposition pour “un vrai débat sans invectives sur des questions qui ne peuvent se faire d’aucune réponse simpliste” tout comme il soutient Chloé Lailic en faveur d’une “information qui circule plus facilement, elle est accessible, elle peut diviser, mais elle peut rassembler aussi”. Il faut admettre d’ailleurs que ces deux textes sont de longueurs différentes sans qu’il y ait intention de favoriser un point de vue plutôt qu’un autre. Et ils sont en outre sur des registres différents, ce qui peut ajouter à la confusion du débat. » Et l'ABF d'ajouter : « Pour l’ABF, les contributions de tous ont vocation à nous faire avancer collectivement dans le respect des opinions de chacun, dans le respect des droits de l’homme et du citoyen, et bien sûr dans le respect de la loi. À cet égard, les bibliothèques ne sont pas auxiliaires de police et doivent s’inscrire dans la stricte application des décisions du Conseil constitutionnel. »


Dossier : Congrès 2018 de l'ABF : À quoi servent les bibliothèques ?
 




Commentaires

À lire en manga : Library Wars. Au travers d'une amusant dystopie les questions des enjeux des libertés en bibliothèques sont bien posées.



Comment peut-on sanctionner quelqu'un seulement pour une consultation ? Est-ce qu'une bibliothèque / un État condamnerait quelqu'un qui lit Mein Kampft ?



Il me semblait que, pour les livres au moins, le débat était réglé. Il ne devrait pas y avoir de réponses différentes sur des lectures numériques que sur des lectures papier...
combats de roquets, y'en a dans la profession qu'on vraiment le melon... (comme par hasard, ceux qui n'exercent aucune responsabilité à partbloguer wink
Bien que je sois pour une liberté de consultation totale en bibliothèque, ainsi que sur le Net, en lisant cet article, je me pose donc la question... Que ferais-je ?

Ma réponse est toute simple, autant je suis pour la liberté totale d'expression, autant je resterais prudent sur la liberté de consultation dans un endroit public et ouvert à la culture.

Et autant plus, je me pose la question, est-ce qu'un terroriste irait se faire remarquer dans une bibliothèque sur des sites à caractères terroristes ... ils ne sont pas cons non plus. Les cybercentres et autres points d'accès à l'internet, plus les connexions sécurisées ou détournées existent.

Par contre, je pense, comme je l'ai fais dans l'ancienne bibliothèque ou je travaillais avant en m'occupant entre autre du local informatique, c'est de tout simplement bloquer certains sites connus et reconnus pour des activités terroristes.

Nous mettons en oeuvres, les blocages pour les sites à caractères pornographiques, voire même pour certaines bibliothèques, les sites sociaux, alors pourquoi pas pour ces sites "dangereux" ?

Personnellement, je pense qu'un site de cul fera moins de mal qu'un site montrant la préparation d'une bombe ...
Ce qui m'inquiète c'est que personne n'ose protéger les citoyens en aillant un œil sur des personnes qui pourraient être dangereuses ...

on vous propose de jeter un œil sur des personnes consultant trop souvent des sites inquiétants et d'en référer à la police , ce n'est pas de La "dénonciation " c'est "assistance a personne en danger "

Continuons donc à etre passifs , à mettre des fleurs apres un attentat , continuons à nous cacher derrière des lois en bons français .

Les gens qui surveillent , ne vous surveilleront pas vous messieurs dames , mais des personnes potentiellement inquiétantes .

Certes ont a des droits mais aussi des devoirs , il ne faudrait pas l'oublier ...

Il y a des limites dans nos libertés , faudrait y penser !



Alors continuons à être libre de faire ce que l'on veut , a courrir nu dans la nature et gazouiller avec les oiseaux et on verra bien ce que notre futur proche nous réserve ...

Chloé Lallic me fait peur ... dans ses propos

"La radicalisation violente n'est pas un délit ..." d'après Anna Marcuzzi ... La , je suis très inquiète ... et je prépare donc mon bouquet pour le prochain attentat perpétué par un futur terroriste qui n'aura pas été " surveillé "... de peur d'empiéter sur sa jolie liberté ...

Voilà , c'est rare que je donne mon avis mais là , l'inquiétude prend le dessus ...

Bon débat !
Entièrement d’accord avec Marie, sur tous les points. . Je prépare les’fleurs aussi et en offre à mes chers collègues amateurs de grands principes et de flower power.
Quelle violence dans le texte de réponse à celui d'Anna Marcuzzi. Glaçant. Il y a le terrorisme et la Terreur intellectuelle..Ça promet de beaux jours.
Mon point de vue, peut- être que ce n’est pas le mot surveiller mais de jeter un coup d’oïl de temps en temps et voir si on peut entamer un dialogue avec le lecteur...

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