Bibliothèques : Filtrer les connexions Internet est une erreur

Antoine Oury - 26.06.2014

Edition - Bibliothèques - bibliothèques - filtrage Internet - CIPA


C'est une des bizarreries face auxquelles les bibliothécaires restent sans voix : si les fast-foods ne filtrent pas les connexions Internet entre leurs murs, les bibliothèques appliquent une forme de censure en filtrant les différents sites accessibles. En France comme aux États-Unis, où un rapport de l'Association des Bibliothèques Américaines (American Library Association, ALA) fait un état des lieux des dégâts occasionnés.

 

 

Another Padlock

(Diego Torres Silvestre, CC BY 2.0)

 

 

Le rapport de l'ALA donne le ton dès son titre, Fencing out Knowledge: Impacts of the Children's Internet Protection Act (CIPA) 10 Years Later, en pointant les limitations d'accès à la connaissance générées par le Children's Internet Protection Act. Adoptée par le Congrès américain en 2000,  cette série de mesures impose des restrictions das l'accès au Web des écoles et des bibliothèques, en échange de remises tarifaires.

 

Les conditions à remplir, pour les mesures de sécurité, sont les suivantes :

  • restrictions d'accès des mineurs aux contenus inappropriés
  • sûreté et sécurité des mineurs dans l'usage des mails, salles de chat, et d'autres formes de communication électronique
  • accès non-autorisés, ou "hacking", et autres activités interdites par la loi
  • usages illégaux, non autorisés ou dissémination d'informations personnelles concernant les mineurs
  • restriction d'accès des mineurs aux contenus offensants

Dans les faits, les mesures de sécurit tombent sous le sens, et semblent protéger les mineurs contre ce qui pourrait les menacer sur le Web. Toutefois, le contrôle des informations personnelles interdit par exemple l'accès aux services de Google, Facebook et autres réseaux sociaux, quand bien même les bambins l'utilisent à leur domicile, dans un cadre privé.

 

Mais le rapport de l'ALA constate que ce sont bien les enfants des familles aux revenus les moins importants, et ne disposant pas forcément d'une connexion Internet, qui sont les plus touchés par ce dispositif de contrôle. 

 

En effet, si de telles mesures n'avaient pas un impact majeur sur les usages en ligne en 2003, elles s'avèrent particulièrement restrictives une décennie plus tard : Hotmail, YouTube, Google Docs, Facebook ou... National Geographic sont cités parmi les services dont l'accès est impossible, suite à ces restrictions. La multiplication des cookies, ou encore des sites utilisant les comptes Facebook ou Twitter des usagers, a rendu la loi particulièrement sévère...

 

Par ailleurs, le développement des MOOC (Massive Open Online Courses) sera problématique au regard de ces restrictions d'accès. Si la connexion à un site utilisé par l'établissement sera possible avec l'ajout d'une exception, un élève ayant pris l'initiative de s'inscrire sur une autre plateforme risque de voir l'accès refusé à cette dernière.

 

Dans les écoles, toutefois, la question est encore plus problématique du fait de la présence évidemment accrue de mineurs : « Tandis que le bibliothécaire en moi est porté vers le libre accès et le respect de la vie privée de l'usager, l'administrateur scolaire est inquiet », nuance ainsi Christopher Harris, qui a participé à la rédaction du rapport. « Comme administrateur, je suis chargé par l'État de New York d'agir in loco parentis - à la place des parents - pour protéger les mineurs des abus », explique-t-il.

 

La plupart des bibliothécaires sont conscients de cette contradiction profonde entre l'esprit de leur métier et son exercice : la question fut soulevée lors du 60e Congrès de l'Association des Bibliothécaires de France, puisque la responsabilité des bibliothécaires peut être engagée dans l'usage des connexions en bibliothèque. Cependant, l'opinion générale des professionnels pencherait plutôt vers une ouverture des accès et des usages (des clés USB, notamment), pour garantir un accès libre à l'information.