Bibliothèques parisiennes : la culture ferait-elle du 'sur place' ?

Antoine Oury - 03.04.2015

Edition - Bibliothèques - Ville de Paris bibliothèques - conflits sociaux administration - budgets d'acquisition prime


Les compteurs s'affolent, mais les niveaux de CO2, cette fois, ne sont pas en cause : le climat social de la Ville de Paris serait devenu irrespirable, pour les personnels et agents des bibliothèques de la capitale. En cause, l'ouverture le dimanche et la négociation des primes, mais aussi une baisse continue des budgets d'acquisition. Sans oublier des difficultés persistantes dans le dialogue avec la Ville de Paris.

 

 

Mairie de Paris, Culture sur place ou à emporter - Salon du Livre de Paris 2015

Culture sur place ou à emporter, la Mairie de Paris au Salon du Livre de Paris 2015

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Depuis plus d'un an, un mouvement social sans précédent s'est élevé dans la Ville de Paris, sévère grève à l'appui. Il ne s'agit pas des bibliothécaires, mais des agents de la Jeunesse et des Sports, qui réclament une hausse de leur prime du dimanche, actuellement fixée à 45 €. Leur grève est en cours depuis 13 mois, et aucune sortie de crise n'est pour l'instant visible.

 

Un climat social pollué

 

Actuellement, le montant de cette prime est de 100 €, pour les agents des bibliothèques qui travaillent le dimanche. On comprend alors toute la difficulté à laquelle se heurte la Ville : si les agents des deux nouvelles bibliothèques qui bénéficieront d'une ouverture dominicale (Françoise Sagan et la Canopée) obtiennent une prime de 100 € par dimanche travaillé, la grogne des agents de la Jeunesse et des Sports s'intensifiera probablement. Si la ville revoit toutes les primes à la baisse, l'effet sera un peu plus dévastateur.

 

Et dans le cas où une harmonisation générale serait retenue, il faudrait alors prendre en compte tous les services de la ville qui sont en poste le dimanche, comme les services de nettoyage, ou les parcs et jardins, par exemple. La Ville avait émius cette hypothèse auprès de la Gazette des Communes, il y a bientôt un an, mais elle ne semble plus vraiment au programme...

 

La maire PS de la capitale, Anne Hidalgo, a ainsi trouvé une solution alternative à la grève des agents, et envisage à présent de privatiser les services sportifs autrefois publics de la Ville : « Quand les Parisiens me disent qu'ils voudraient que je privatise les piscines, je ne suis pas d'accord avec eux, parce que je défends le service public. Donc pour qu'on n'arrive pas à des excès comme celui-là, je pense qu'il est temps de sortir par le haut et raisonnablement », expliquait-elle à l'AFP. Cette solution devait intervenir dès le 28 mars, avec des agents municipaux volontaires et des vacataires pour remplacer les grévistes, d'après Le Parisien.

 

Et casser une grève au passage : voilà une politique de gauche qui sort « par le haut »... Une plainte a été déposée par les organisations syndicales.

 

Pour les bibliothèques, Noël Corbin directeur des Affaires Culturelles, assure que « le traitement qui sera proposé lors du prochain comité technique ne sera pas inférieur à ce que l'on propose dans les autres bibliothèques ». « D'ailleurs, ce traitement n'est pas une prime, mais une rémunération », précise-t-il.

 

Au cours d'un récent Comité Technique de la Direction des Affaires Culturelles, la question du montant de la rémunération accordée aux bibliothécaires travailleurs du dimanche des deux nouveaux établissements a été soulevé. « Le problème, c'est que ce montant doit être inscrit dans les papiers officiels de l'administration, avant toute ouverture de nouvel établissement le dimanche », rapporte un syndicaliste présent. Lui votera contre les ouvertures d'établissements si le montant n'est pas précisé.

 

 

Grève des bibliothécaires parisiens - Bibliothèque Marguerite Duras

Grève des bibliothécaires parisiens, en juin 2014

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Dans les bibliothèques, ce sont les agents de sécurité ou les agents d'incendie qui font pour l'instant les frais de cette politique de l'économie : la ville prévoyait de supprimer des postes, mais le projet est actuellement gelé. Certains établissements se sont opposés à la suppression des agents de sécurité, parce qu'ils sont parfois victimes de phénomènes de bandes, ou de conflits récurrents au niveau des espaces multimédias. Et la suppression des postes d'agents d'incendie, elle, aurait pu conduire des bibliothécaires à assumer le rôle de l'agent en cas d'incendie...

 

Mais une volonté forte de la mairie

 

Malgré ses difficultés qui s'annoncent, la Ville de Paris tient coûte que coûte à l'ouverture le dimanche de plus d'établissements : « C'est l'un des objectifs de la Maire de Paris, qui faisait partie de son projet de mandature : rendre plus accessible les services publics aux Parisiens, et nous nous appuyons sur le bilan des trois bibliothèques déjà ouvertes le dimanche », explique Noël Corbin, directeur des Affaires culturelles de la ville de Paris.

 

Les trois bibliothèques en question (François Truffaut, dans le Ier, Marguerite Yourcenar, XVe et Marguerite Duras, XXe) présentent « une très forte fréquentation le dimanche, plus forte qu'en semaine, avec un public plus familial. L'ouverture le dimanche fait partie des éléments les plus importants demandés par les usagers », explique-t-il.

 

Cela dit, avec les mêmes éléments, un rapport présenté lors d'un récent Comité Technique remet en cause la nécessité d'ouvrir plus d'établissements le dimanche : les visiteurs du dimanche restent ceux qui fréquentent déjà la bibliothèque en semaine. 

 

« Par exemple à la Médiathèque Yourcenar, l'ouverture du dimanche ne permet pas de toucher d'autres publics. Du monde, oui, mais en famille. Ce sont les mêmes catégories sociaux-professionnelles (CSP) qui fréquentent l'établissement. En semaine, il y a les enfants, voire la maman le mercredi. Le dimanche, c'est la famille entière qui se retrouve à la médiathèque. Croire que l'ouverture élargie peut seule permettre l'accès démocratique au savoir est illusoire », explique le rapport.

 

« Nos observations ne sont pas en contradiction », assure le directeur des Affaires Culturelles, « mais je pense que la famille est très importante, cela permet de varier les tranches d'âge et les publics. En terme de mission de service public, on ne peut pas dire que l'ouverture le dimanche ne fonctionne pas. » Noël Corbin évoque ainsi 16 % de l'ensemble des prêts de la bibliothèque Marguerite Duras effectués le dimanche, en 2013.

 

Le directeur des affaires culturelles est malgré tout d'accord : « Ce n'est pas parce que les bibliothèques sont ouvertes le dimanche que de nouvelles personnes viennent, il faut mettre en place une politique culturelle plus vaste que ce qui a pu être fait auparavant. » Soutenir l'élargissement des horaires par des offres inédites, en quelque sorte. « Et cela doit s'appliquer selon certains critères, de surface comme d'effectif. Pour les bibliothèques Françoise Sagan ou La Canopée, la demande est très forte, nous travaillons avec les associations de quartier, les mairies d'arrondissement et les établissement eux-mêmes. »

 

Un peu moins de budget, et une austérité qui fait mal

 

Autre motif d'inquiétude pour les personnels des bibliothèques : la baisse régulière des budgets d'acquisition, entamée en 2014 et poursuivie en 2015. Ces budgets sont soumis à des fluctuations depuis 2007 (voir l'infographie en fin d'article), mais les niveaux des deux dernières années inquiètent les bibliothécaires.

 

C'est ainsi une baisse de 10 % au global, et de 10 % des budgets d'acquisition au sein des bibliothèques publiques de la Ville de Paris que l'on observe dans les budgets 2014 et 2015 du Bureau des bibliothèques et de la lecture.

 

« Il manque 400 millions € dans les caisses de la ville, et l'on observe une augmentation de certains tarifs, pour les cantines ou le stationnement, par exemple. Chaque direction doit faire un plan d'économie, et l'on constate alors des baisses de personnels, comme tous les ans », note un observateur.

 

« Cette baisse des budgets d'acquisition est due à la contrainte globale qui pèse sur le budget de la Ville », confirme Noël Corbin, le directeur des Affaires Culturelles. « Nous nous retrouvons avec 11 % de baisse, et nous réfléchissons à une ventilation appropriée entre les livres, les CD, les DVD et les fonds anciens. L'objectif, c'est que l'usager reste satisfait, et que le taux de rotation [le renouvellement des collections, NdR] garde un bon niveau. » 

 

La baisse des budgets d'acquisition est également relativisée par la direction des Affaires Culturelles : « En 2013, le budget d'acquisition atteignait 5,6 millions, mais, parce qu'il comprenait 850.000 € réservés aux deux nouvelles bibliothèques prévues [Sagan et Canopée, NdR], il y avait donc environ 4,9 millions pour les établissements. En 2014, avec 500.000 € pour Sagan et la Canopée, il restait 4,8 millions € pour les établissements. En 2015, nous atteignons environ 4,7 millions, la baisse est donc relative. » 

 


Comme nous l'avait déjà précisé la Ville de Metz, « une politique d'acquisition ne suffit pas à assurer la fréquentation », et Paris souhaite donc travailler sur l'action culturelle : « Nous sommes en contact avec Paris Bibliothèques [qui produit les expositions et la programmation culturelle des 74 bibliothèques de la Ville, NdR] pour aller vers ceux et celles à qui la culture peut faire peur, qui ne sont pas habitués à utiliser le service public des bibliothèques », souligne Noël Corbin.

 

 L'infographie présentée en fin d'article, réalisée à partir des chiffres de l'administration parisienne, mérite quelques précisions :

  • sur les dépenses d'acquisition : d'après le graphique, tout va bien. Sauf que les dépenses d'acquisition communiquées par l'administration incluent les ouvertures de nouvelles bibliothèques, et la constitution de leurs fonds, parfois réalisé sur plusieurs années. Finalement, le budget par établissements baisse, même quand le budget général augmente. Le gâteau grossit (un peu), mais il faut le partager entre plus de personnes.
  • sur l'évolution de la fréquentation : les synthèses fournies par la ville sont particulièrement vagues, sur ce point. En 2007 et 2008, on chiffre une fréquentation « à partir des relevés des compteurs de passage des bibliothèques ». Mais, dès 2009, le chiffre global disparaît, « faute de fiabilité des relevés des compteurs de passage des bibliothèques et de leur nombre insuffisant». En 2013, on utilise malgré tout « l'extrapolation des compteurs existants » pour parvenir à 8 millions d'usagers pour la fréquentation, ce qui permet de marquer une hausse...
  • sur l'évolution des personnels : c'est le point le plus complexe. Les synthèses de la ville présentent des résultats en « équivalents temps plein ». Une équipe de 10 personnes, avec 5 temps plein et 5 temps partiels à 50 % réunira ainsi 7,5 équivalents temps plein, selon ce mode de calcul. Il est particulièrement arrangeant, puisqu'il permet de marquer une hausse régulière des personnels. Il faut là aussi pondérer, en rappelant que plusieurs établissements ont ouvert ou vont ouvrir leurs portes, nécessitant du personnel. Par ailleurs, deux temps partiels à 50 % équivalent à un temps plein, mais la véritable création d'un poste budgétaire pour un temps plein réel générera la suppression d'un temps partiels, de fait. Ainsi, l'administration peut faire état d'un nombre d'équivalents temps plein stable, alors même qu'un temps partiel sera supprimé.