Bibliothèques : vendre les livres prêtés, pour quels intérêts ?

Nicolas Gary - 10.12.2014

Edition - Bibliothèques - usagers pigeons - bibliothèques librairies - vente ebooks clients


Voilà deux semaines, un pas de plus était accompli pour faire des bibliothèques américaines, des librairies vendant des livres numériques. Une option Buy it now était proposée pour tous les titres de l'éditeur Simon & Schuster. La conclusion logique des négociations d'un vaste programme, achevé en juin dernier. Et surtout, le dernier des cinq grands éditeurs US à proposer une offre de prêt en bibliothèques. 

 

 Diving into Digital Books 4

Jennifer LaGarde, CC BY SA 2.0

 

 

Plusieurs solutions technologiques ont été mises en place pour arriver à cette commercialisation, via des outils personnalisés, qui assurent un pourcentage de rémunération pour les établissements. Toujours mieux que de renvoyer vers des plateformes marchandes comme Amazon, bien entendu. Mais plusieurs municipalités refusent ce modèle, considérant que transformer un lieu de prêt, en lieu de vente, est une infamie.

 

C'est pourtant la condition sine qua non négociée par l'éditeur, pour qu'une offre à destination des usagers puisse voir le jour. Et le problème est que les bibliothécaires, et leurs dirigeants, sur la question du livre numérique, ont l'habitude d'avoir pieds et poings liés. Sachant que les questions de licences et de tarification pour l'achat de livres numériques sont encore loin de convenir, et donc d'être réglées, le seul motif de réjouissance est de pouvoir disposer d'un catalogue, même embryonnaire.

 

Cette préconisation – la vente d'ebooks, accessible depuis des fichiers de prêts – mélange en effet les genres, mais émane directement de l'éditeur. Au rang des critiques formulées par les observateurs frileux à cette idée, certains estiment que les éditeurs, en incitant les services de prêt à commercialiser des livres, risqueraient de semer le trouble dans la perception des bibliothèques par le public. Notamment du fait que les services publics sont à l'origine financés par l'État pour servir la communauté, et non des entreprises lucratives. 

 

Évidemment, Carolyn Reidy, la grande patronne de Simon & Schuster, avait fait preuve d'un enthousiasme débordant. « Nous sommes particulièrement impatients de servir le plus large public possible, dans les communautés des usagers, afin de mettre à disposition de leurs usagers, nos livres numériques. » Et dans le même temps, de souhaiter que ce bouton d'achat immédiat soit prolifique, pour l'intérêt de tous. (via The Digital Shift)

 

Librairiothèque, ou le livre numérique rend-il stupide ? 

 

Mais supposons que la réflexion soit poussée un peu plus loin : se servir des lieux publics que sont les bibliothèques pour vendre des livres n'a rien d'anodin. Le concept qui fait d'une bibliothèque une forme dérivée de librairie est contraire à toute notion de service public, et tendrait, chose épatante aux États-Unis, à mettre au service de sociétés privées, un lieu financé par les deniers publics. Mais ce n'est pas tout.

 

Une bibliothèque qui vend des livres, quelle sera sa politique tarifaire ? Assurant la promotion des ouvrages, mais également leur commercialisation, l'établissement sera-t-il maître, d'une manière ou d'une autre, des prix de vente ? Et à quel moment deviendra-t-elle une concurrente directe à la librairie, indépendante ou chaîne, qu'importe. Tout cela, sans même prendre en compte l'illusion de l'achat compulsif, comme un réflexe qui s'emparerait de tout internaute, pris d'une impulsive envie de sortir sa carte bleue, dès qu'un hyperlien commercial apparaît. 

 

Autrement dit, ce modèle d'affiliation ne rapportera rien, ou si peu, qu'il devient insultant de l'imposer. Créer des solutions qui profitent à chacun est une chose ; détourner l'espace et le service public en est une autre. Et nous sommes ici loin d'ouvrir de nouvelles opportunités pour le financement d'établissements qui voient leurs budgets de fonctionnement réduits. 

 

Dans le cadre des recommandations pour le prêt d'ebooks en France, les dix acteurs signataires n'ont, heureusement, à aucun moment formulé une idée aussi saugrenue. Pourtant, il est envisagé de mettre en place des expérimentations autour d'une « diversité de modèles économiques ». Elle ne concerne que les solutions d'achat offertes aux bibliothèques] sous la forme de bouquet, ou abonnements, ou par titre à l'unité.

 

Et de préciser comme suit : 

Dans un domaine où les modèles sont émergents, l'ensemble des acteurs du livre souligne la nécessité d'expérimenter des modèles économiques diversifiés. Au sein des offres actuelles et à venir, plusieurs paramètres sont à tester : durée d'utilisation, nombre de prêts totaux et simultanés autorisés, possibilité pour la bibliothèque de composer son propre bouquet, modèles de Patron driven acquisition, modèles tarifaires, etc. 

L'expérimentation d'une pluralité de modèles sur un même corpus permet de déterminer les modèles les plus susceptibles de convenir à l'ensemble des acteurs. 

 

Autrement dit, l'hypothèse n'est pas complètement écartée. Il serait sage de la balayer complètement.