Bien avant Deadpool, le monde fascinant des anti-héros

La rédaction - 17.02.2016

Edition - Société - anti héros - littérature personnages


Traditionnellement, le héros est un personnage exemplaire, censé inspirer le lecteur ou le spectateur, lui présenter une conduite modèle. Équivalent du demi-dieu mythologique, il peut bien sûr avoir des défauts, des failles, mais il tend globalement à la vertu et accomplit des actions nobles. Aujourd’hui, on peut dire que cette vision du personnage héroïque classique a pas mal évolué… Oh, bien sûr, il reste quelques représentants de cette espèce en voie d’extinction dans la littérature du XXIe siècle, mais il faut se rendre à l’évidence, ils se font de plus en plus rares.

 

Hero

Young Pill Yo, CC BY ND 2.0

 

 

Que sont-ils donc devenus ? C’est simple, l’Histoire a fait qu’ils se sont transformés petit à petit en anti-héros. Au cours de cette métamorphose, le héros a perdu certaines de ses caractéristiques fondamentales, mais s’est également forgé de nouveaux marqueurs identitaires qui lui sont propres.

 

Qu’a-t-il perdu ?

 

À partir de la Renaissance, l’emprise du système féodal du Moyen Âge se fait moindre tandis que les marchands et les bourgeois gagnent en influence. Cette nouvelle classe veut donc se créer ses propres héros, des héros qui ne seront pas nobles comme ceux issus des récits de l’Antiquité ou des légendes de la Table Ronde. Les classes inférieures prennent donc de l’importance dans les œuvres littéraires de l’époque : les valets et serviteurs chez Molière (Scapin dans les Fourberies de Scapin par exemple) puis bien plus tard, Zola, qui dépeint les classes ouvrières dans sa série des Rougons-Macquart avec des personnages comme Gervaise, une blanchisseuse dont la vie n’est qu’une série de catastrophes ou encore Nana, une prostituée. Selon Zola, sa série de romans est la première « qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ».

 

Le héros perd également son caractère guerrier pour lequel la victoire est la chose la plus importante au monde. On est très loin du spartiate à qui on disait « reviens debout avec ton bouclier à la main ou couché dessus si jamais tu es mort ou ne reviens pas » (on va imager qu’en grec le commandement avait plus de classe). Le héros moderne est à présent monsieur tout le monde. Ou madame, dans le cas de Jeanne dans Une Vie de Maupassant. Celle-ci passe son temps à « s’écraser » (franchement, il n’y a pas d’autre mot). Quand son mari, Julien, se désintéresse d’elle pour s’adonner aux joies de la chair avec la voisine, Jeanne l’apprend, mais ne réagit pas. Quand l’abbé informe le mari de la voisine de la liaison de celle-ci, il précipite le couple du haut d’une falaise. Jeanne, à présent veuve, ne dit rien. 

 

Avec la fin du Moyen-Age, plus personne ne croit aux romans d’amour courtois qui présentent le héros comme vertueux en tout point. Les romans de chevalerie à l’eau de rose sont devenus complètement has been ! Les lecteurs veulent pouvoir s’identifier aux personnages et pour cela, il faut qu’ils soient comme les gens normaux : imparfaits physiquement, pas forcément dotés d’une musculature herculéenne, des égoïstes, des manipulateurs à la moralité douteuse, des avides de pouvoir… Et c’est comme ça qu’après quelques petits siècles d’expérimentations on obtient Heathcliff des Hauts de Hurlevent par Emily Brönte. Pour ce personnage, la vengeance est tout ce qui compte et il passe l’intégralité du livre à faire souffrir les autres personnages. 

 

DS Waiting for Godot

Gord Fynes, CC BY ND 2.0

 

 

Après les deux guerres mondiales, les gens réalisent que les humains peuvent faire des erreurs, qu’ils sont faillibles et qu’aucun chevalier en armure brillante n’est venu empêcher la fin du monde. Ce thème de la faillibilité a été repris dans les romans et des héros qui échouent parfois dans tout ce qu’ils entreprennent ont commencé à émerger. L’Attrape-cœurs (The Catcher in the Rye en version originale) écrit par J. D. Salinger et publié en 1951 en est un parfait exemple. Holden Caulfield, le personnage principal, se fait renvoyer de son école pour s’être battu avec son colocataire après que celui-ci lui ait raconté sa soirée avec Jane Gallagher. Holden, qui aime beaucoup la jeune fille et qui connaît les habitudes de son colocataire, se jette alors sur lui, mais Stradlater prend très vite le dessus et bat Holden. Le héros n’est donc même pas capable de gagner un combat qu’il a lui-même commencé. Plus tard, la scène se répète lorsque le proxénète d’une prostituée avec qui il n’avait fait que parler le tabasse et le dévalise. Il n’est donc plus garanti que le héros gagne à chaque fois. 

 

Jusqu’ici, l’anti-héros semble être un héros au rabais et on a du mal à comprendre pourquoi les auteurs modernes privilégieraient ce genre de personnage… Cependant, l’anti-héros acquiert de nouvelles caractéristiques que le héros ne possédait pas.

 

Que gagne-t-il ?

 

Les avantages des anti-héros sont nombreux. Ce sont des entités beaucoup plus complexes que les héros traditionnels. Fini la vision manichéenne du monde, on se rend compte que personne n’est complètement gentil ou méchant. Place aux personnages qui ne sont ni tout noirs ni tout blancs, mais plutôt parés de jolies nuances de gris…

 

Un personnage a en général une identité (un nom, un prénom…), une histoire (un passé, des projets d’avenir) et son caractère propre… Ces caractéristiques se retrouvent aussi bien chez le héros classique que le anti-héros moderne. Cependant, certains aspects ne sont pas assez pris en compte dans le cas du héros. Par exemple, un chevalier arthurien a un nom, une histoire et un caractère qui le différencient des autres membres de la table ronde. En revanche, les expériences qu’il a vécues n’influent pas sur sa personnalité. Au contraire, dans le cas d’un anti-héros, il est très important que l’auteur explique d’où il vient et quels sont les éléments de sa vie qui le font agir et se comporter de cette façon…

 

L’anti-héros est également beaucoup plus libre que le héros classique. Il ne respecte pas les conventions et les règles imposées par la société. Il peut donc tout se permettre. Il exprime son égoïsme, sa misogynie, son asocialité, généralement en toute impunité : les autres personnages considèrent cela normal et donc le lecteur aussi. L’anti-héros n’a pas peur de tout faire pour obtenir ce qu’il veut. Les balzaciens collent parfaitement à cette description. Dans La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac, Raphaël de Valentin est un arriviste. C’est un ambitieux sans scrupules qui ne craint pas l’opinion sociale. Comme nous vivons dans un monde où nous nous sentons particulièrement contraints par les codes sociaux, pouvoir s’imaginer aussi libres de penser et de s’exprimer que Raphaël de Valentin ou que Sherlock Holmes est une véritable bouffée d’air frais. Du coup, on en redemande.

 

deadpools

istolethetv, CC BY 2.0

 

 

Souvent insolents, l’absence de vertu des anti-héros les autorise à dire ce qu’ils pensent, les dotant alors d’une qualité essentielle : l’humour. Que ce soit parce qu’ils agissent de façon totalement inattendue ou parce qu’ils utilisent le sarcasme et l’ironie, les anti-héros ont beaucoup de charisme et de charme. Parfois, ils ont complètement sombré dans la folie comme Pozzo, Estragon et Vladimir dans En Attendant Godot de Samuel Beckett, mais cela ne les rend pas moins attachants. 

 

Enfin, et c’est probablement leur caractéristique la plus importante, les anti-héros créent du suspens. Leur libre arbitre les rend totalement imprévisibles. Avec un héros classique, l’histoire se déroulerait sans surprise : le personnage combattrait le dragon, sauverait la princesse, l’épouserait et ils auraient plein d’enfants. Le anti-héros en revanche peut très bien choisir de séquestrer la princesse, échanger son cheval contre le dragon et terroriser les paysans de la campagne avant de prendre le château de force et de se faire couronner roi. Il a donc le choix entre faire le bien et faire le mal et c’est le fait d’assister à ce choix et d’imaginer que nous l’avons aussi qui nous fait rêver. 

 

Au final, si les anti-héros sont de plus en plus nombreux aujourd’hui c’est parce qu’on les adore. Dexter, Walter White (Breaking Bad), Dr House et tant d’autres sont devenus de véritables idoles. Besoin d’une autre preuve ? Deadpool, le meilleur anti-héros du monde, vient d’exploser tous les records du box-office et a accumulé plus de 135 millions de dollars de recettes après être sorti en salles depuis une semaine seulement ! 

 

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