Blanc-Mesnil : l'attribution des marchés publics dénoncée par la librairie

Antoine Oury - 23.10.2015

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La librairie générale est le seul point de vente de livres de la ville du Blanc-Mesnil, ouvert il y a 4 ans. Aujourd'hui, sa propriétaire Corisande Jover s'inquiète de la survie de son commerce, qu'elle estime menacée par la politique municipale et la récente attribution de marchés publics, en sa défaveur.

 

Vitrine de La librairie générale, via Facebook

 

 

Depuis l'ouverture en 2011, La librairie générale s'était bien implantée dans le territoire : « Nous avons travaillé régulièrement avec la mairie du Blanc-Mesnil, car un livre était offert aux enfants des maternelles à Noël, et un autre, en juin, aux élèves des classes élémentaires : il y avait des romans du CP au CM1, et un dictionnaire pour les CM2 », explique Corisande Jover. Avec 50.000 habitants, les commandes sont plutôt conséquentes. 

 

Les élections municipales de mars 2014 sont remportées par Thierry Meignen (Les Républicains), et c'est un grand écart pour la ville, restée communiste pendant des décennies. « Un mois avant Noël, l'année du changement de municipalité, nous avons appris qu'il n'y aurait plus de livres offerts à la fin de l'année », détaille Corisande Jover. « Cela représente la disparition de 60.000 €, plus d'un quart de notre chiffre d'affaires. »

 

La libraire sollicite le cabinet du maire, en vain : à Noël, des jouets seront finalement offerts aux élèves de maternelles, mais les élèves des classes élémentaires n'auront plus de livres. « C'est dommage, parce qu'il s'agissait d'une véritable démarche pédagogique autour du livre : les bibliothécaires effectuaient une sélection, on fournissait des exemplaires de démonstration aux classes, qui choisissait le livre final », explique Corisande Jover. 

 

Pour cette année, une distribution de lecteurs ebook est prévue d'ici quelques semaines, au bénéfice des élèves des classes de CM2 uniquement. « Nous offrons des liseuses et 80 ouvrages numériques pour que les enfants puissent avoir plus de livres. Cela coûte un peu plus cher à la collectivité, mais cela nous permet de disposer d'un outil plus moderne », explique la mairie du Blanc-Mesnil. La municipalité se concentre sur son ambition numérique, pour réduire la « fracture numérique, que l'on ressent vraiment en Seine Saint-Denis », avec l'installation de la fibre dans toute la ville ou la mise en place de tableaux interactifs dans les classes d'ici la fin 2016...

 

Le marché public, source de discorde...

 

La municipalité du Blanc-Mesnil renouvelait cette année le marché public pour les bibliothèques publiques et les bibliothèques scolaires, nouvelle source de frustration pour La librairie générale : « Nous avons reçu la réponse il y a une semaine : la Générale Librest a obtenu les trois lots, ce qui signifie que nous n'allons plus travailler avec la mairie du Blanc-Mesnil », s'inquiète Corisande Jover.

 

Le choix du bénéficiaire de ce marché public a été réalisé dans les conditions d'un marché à procédure adaptée (MAPA), qui ne prévoit pas la réunion d'une commission d'appel d'offres, étant donné le montant global, inférieur à 25.000 €. Corisande Jover a contesté l'attribution du marché à un autre prestataire, alors que sa librairie est au plus proche du territoire et de ses habitants : elle y organise régulièrement des événements, qui n'apparaissent plus dans l'agenda de la ville, remarque-t-elle. Médiathèque et bibliothèque font d'ailleurs preuve d'une « forte volonté de travailler avec la librairie », souligne Corisande Jover.

 

Le Maire du Blanc-Mesnil, Thierry Meignen, a répondu aux accusations à travers une lettre sur Facebook, dans laquelle il explique le processus d'attribution du marché. Il estime même que la précédente municipalité aurait fait une « faveur » à la librairie générale, en lui accordant en 2011 le lot n° 3 du marché public sur la base d'un critère de proximité, illégal selon le Code des marchés publics, et de critères de développement durable, « que vous n'aviez pas », assure le Maire à la libraire. 

 

Face aux propos mensongers que j'ai pu voir sur les réseaux sociaux, j'ai répondu par courrier à la responsable de la...

Posted by Thierry Meignen on Wednesday, October 14, 2015

 

La mairie du Blanc-Mesnil explique par ailleurs dans son courrier que la procédure adoptée cette année était la même qu'en 2011, ce que conteste la libraire, qui rappelle d'ailleurs qu'un élu du parti UMP avait voté en faveur de l'établissement. « Nous préférons attribuer les marchés aux entreprises locales, évidemment, mais cela aurait été considéré comme illégal, dans ce cas précis », souligne la mairie.

 

...Y compris entre professionnels

 

La générale Librest est un réseau de 7 libraires de l'Est parisien, ainsi qu'une plateforme de vente en ligne qui rassemble 95 libraires, pour 300.000 volumes et 200.000 références, qui est « devenu un grossiste », estiment des libraires qui voient d'un mauvais œil sa stratégie vis-à-vis des marchés publics. De nombreuses librairies d'Île-de-France sont visiblement concernées : « Ce qui est insupportable, c'est que cela fragilise des territoires qui ont vraiment besoin des librairies indépendantes pour diffuser le livre. »

 

Corisande Jover critique particulièrement certains critères mis en avant par la Générale Librest, comme la livraison des livres dans la journée s'ils sont commandés avant midi, ou encore le « catalogue » de 400.000 références, cité dans le courrier de la mairie : il s'agirait plutôt du stock, puisque le catalogue de tous les libraires est illimité. 

 

Renny Aupetit, président de la Générale Librest, tient d'abord à rappeler que « les marchés publics sont une procédure européenne avec appel d'offres, très réglementés. Il est impossible de faire intervenir des critères géographiques dans l'attribution des marchés, et la différence entre les candidats se fait surtout sur les délais de livraison et les services proposés ».

 

« Le groupement permet de multiplier les chances d'obtenir un marché. Si nous nous sommes réunis, c'est justement pour mettre en place des services, comme un site Internet adapté permettant de suivre en temps réel les commandes, qui font la différence au moment de l'attribution des marchés. D'autant plus que l'attribution des marchés nécessite une proposition qui tienne la route, et que l'on doit être capable de tenir. Finalement, on nous reproche une bonne analyse du marché et les moyens que nous avons mis dans la Générale », souligne Renny Aupetit.

 

Le libraire explique ainsi que la livraison dans la journée d'ouvrages commandés avant midi et en stock est tout à fait faisable : l'entrepôt de Librest à Ivry est à proximité de 4 entrepôts de distributeurs qui rassemblent 350.000 références. « Nous sommes effectivement capables d'assurer ce service », explique Renny Aupetit. 

 

Accusé de marcher sur les plates-bandes locales de libraires indépendants, Renny Aupetit précise : « Nous sommes la seule structure en France à nous interdire de répondre à des marchés publics à l'extérieur de l'Île-de-France, notre région. D'autres librairies n'ont aucun état d'âme à sortir de leur région. Depuis des années, je propose au Syndicat de la Librairie française la mise en place d'une charte de bonne conduite des libraires, pour les marchés publics, imposant ce "fair play" en librairie. »

 

« Qu'il s'agisse de untel ou untel, le principe que l'on défend, surtout dans le cas d'un marché peu complexe, c'est celui de l'attribution à la librairie locale. Il faut se souvenir qu'une librairie locale créée des emplois locaux et paie des impôts locaux, réglés sur le territoire », souligne Guillaume Husson, le délégué général du Syndicat de la Librairie française (SLF).

 

Le Syndicat est depuis longtemps confronté au problème des marchés publics, qui avait même fait l'objet d'une discussion aux Rencontres de la librairie : « On constate aujourd'hui que des marchés échappent, pour différentes raisons, aux librairies locales, et nous œuvrons dans ce sens, pour résoudre ce problème » explique le SLF. Parmi les leviers utilisés, le seuil des appels d'offres, qui permettrait de ne pas y recourir si le marché ne dépasse pas un certain montant. Le Syndicat voudrait rehausser le seuil à 100.000 €, après 25.000 € en septembre dernier. Mais cette solution n'évite pas des surprises, comme le montre l'affaire du Blanc-Mesnil.

 

« Il n'y a plus d'offre plus avantageuse, tout le monde paie le même prix », en raison du plafonnement des remises à 9 %, précise encore Guillaume Husson. Dans ces conditions, « si la collectivité décide de ne pas travailler avec un libraire, c'est son choix, un choix politique a priori ». Si la proximité du fournisseur ne peut pas être prise en compte, « choisir des fournisseurs à 600 ou 700 km constitue évidemment une absurdité, au niveau écologique », conclut Guillaume Husson.