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Bob Dylan, poète, incontestablement... Le courage “aurait consacré Adonis”

Nicolas Gary - 15.10.2016

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Le Nobel de littérature attribué à Bob Dylan préoccupe : acte politique d’Académiciens, ayant rendu hommage à leur jeunesse, et par là même, à un célèbre Américain contestataire ? Ou est-ce bien le poète qui a été salué ?  

 

Adonis - Mariusz Kubik, CC BY SA 2.0

 

 

ActuaLitté a sollicité Jean-Pierre Siméon, poète et dramaturge français : le Nobel à Bob Dylan, qu’en est-il ? « La première chose que je peux dire, c’est que je ne suis nullement choqué, et qu’il n’y a certainement pas de scandale. L’attribution du prix Nobel ne mérite pas que l’on hurle, et ce n’est pas non plus gravissime. »

 

Pour le directeur artistique du Printemps des Poètes, « Dylan fait partie de ces gens que je peux pleinement considérer comme un poète. On le remarque dans l’élaboration de son écriture, dans ses textes : c’est un poète-chanteur, ou un chanteur-poète, mais qui porte de toute manière en lui une grande culture poétique. » On peut évoquer Rimbaud, évidemment, mais aussi bien d’autres. 

 

« D’ailleurs, rappelle Jean-Pierre Siméon avec un sourire espiègle, il me semble bien qu’il ait choisi son pseudonyme en reprenant le prénom de Dylan Thomas, poète gallois parmi les plus importants du XXe siècle. Se revendiquer d’un poète, cela en dit long sur la position et sur la personne. »

 

Bob Dylan l’avait plusieurs fois nié, rajoutant qu’il avait alors plus fait pour la carrière du poète gallois que l’inverse, mais c’est dans sa biographie, parue en 2004, qu’il reconnaîtra pleinement cette influence. 

 

Que l’on ait donc récompensé Dylan au titre de poète n’a rien de très étonnant. Ainsi, Hughes Aufray, auteur, compositeur et interprète, sollicité par l’AFP, a une vision nettement plus tranchée : « Beaucoup de poètes n’avaient pas compris le signal envoyé par Rimbaud, qui à 20 ans avait jeté son carnet de notes et était parti sur les routes, créant cette philosophie de la poésie vécue. C’est dans cette tradition que s’inscrit Dylan : il a redonné de la vie à la poésie qui était, à mon avis, en train de mourir, trop élitiste. »

 

Et de poursuivre : « La poésie de Dylan a pénétré dans les usines, dans le cœur des gens. » 

 

"Il aurait été courageux de conforter la position d’Adonis"

 

En revanche, indique Jean-Pierre Siméon, « si l’on considère bien ceux que l’Académie Nobel a pu consacrer par le passé, et que c’est un poète que les jurés ont choisi de valoriser, alors... je regrette que l’on n’ait pas attribué le prix à Adonis ». 

 

Et il est vrai que, cette année encore, le poète Adonis figurait sur la liste des candidats les plus prometteurs – en tout cas les plus plébiscités. « On parle depuis longtemps de lui pour le Prix Nobel, et à juste titre, car il est l’un des auteurs phares de la poésie contemporaine, au même titre que Mahmoud Darwich. Si les Académiciens voulaient saluer un poète, ils ont raté une occasion, eu égard aux poètes qui ont été salués par le passé. »

 

On verrait alors même une contradiction, de la part du jury : Dylan fut un contestataire, et incarne aujourd’hui encore cette image rebelle. « Au-delà de l’écriture poétique d’Adonis, incontestée, il y a les prises de position de l’homme, fortes et courageuses, par rapport aux radicaux islamistes. C’est un homme qui revendique son arabité et la culture dont il est issu, et pourfend la violence islamiste. »

 

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Son livre, Islam et violence, n’a à ce titre pas été particulièrement médiatisé, « peut-être parce que, politiquement, il est incorrect ». Nul ne refusera pourtant à Adonis « sa connaissance, sur le bout des doigts, sur le bout de tous ses doigts, des textes fondateurs de la culture musulmane et de ses racines », indique Jean-Pierre Siméon. 

 

Il conclut : « Il aurait été courageux, de la part du Nobel, de conforter la position d’Adonis, me semble-t-il. Et je dis cela en étant un admirateur sans réserve de Bob Dylan : je fais partie d’une génération qui, à l’âge de 15 ans, chantait à tue-tête Blowin in the wind... » Une question de proportion, alors ?

 

Un stupéfiant "manque d'oreille"

 

André Velter, poète et directeur de la collection Poésie/Gallimard, joint par téléphone, insiste : « À propos du Nobel 2016 à Bob Dylan mon sentiment est double. Couronner Dylan n’a vraiment rien de scandaleux, lui contester la qualité de “poète” témoigne d’un stupéfiant “manque d’oreille”. Il suffit de lire Visions de Bob Dylan de Zéno Bianu (Le Castor astral) pour s’affranchir d’une telle surdité.

 

Mais le Nobel de littérature n’étant pas qu’un prix littéraire : je pense que pour des raisons supérieures de résonance et d’effraction dans le monde d’aujourd’hui, l’œuvre d’Adonis, notamment avec sa trilogie d’AL KITÂB (LE LIVRE), exploit polyphonique sans précédent dans la poésie, la pensée et la culture arabe, devait être distinguée en cette année qui marque le déferlement meurtrier des pires obscurantismes. Les « Nobel » n’ont pas eu ce courage, tant pis pour eux. »

 

Et d'ajouter : « Dylan l’année prochaine, j’aurais applaudi des deux mains et même donné de la voix ! »