BONNE HUMEUR malgré tout : cap sur la philo, avec Roger-Pol Droit

Cécile Mazin - 29.03.2013

Edition - Les maisons


Pour offrir aux lecteurs une petite tranche de philosophie, ActuaLitté, avec Babelio et les éditions Seuil offrent toute la semaine des extraits et des citations tirées du livre de Roger-Pol Droit, Ma Philo perso. L'ouvrage est paru début mars, avec 512 pages de réflexions, courtes ou longues, pour « refuser les généralités ». Aujourd'hui, inauguration avec Bonne humeur malgré tout, chez Schopenhauer

 

 

 

 

BONNE HUMEUR malgré tout

Chez Schopenhauer

 

 

À un homme qui a écrit « une vie heureuse est une contra- diction dans les termes», on n'imaginerait pas demander des conseils pratiques pour construire son bonheur. Oser parler de bonheur à son propos formules assassines et affirmations sans nuances. Par exemple: «Par nature, la vie n'admet point de félicité vraie, elle est foncièrement une souffrance aux aspects divers, un état de malheur radical. » Et ce malheur est véritablement interminable : « Les efforts sans trêve pour bannir la souffrance n'ont d'autres résultats que d'en changer la figure. »

 

Ce n'est pas un hasard si ce philosophe est l'inventeur du terme « pessimisme » et l'auteur de ce constat fantas- tique: «Aujourd'hui est mauvais, et chaque jour sera plus mauvais – jusqu'à ce que le pire arrive. » Rien d'étonnant, du coup, à ce que Schopenhauer ait regretté explicitement que la Terre ne soit pas demeurée, comme la Lune, «à l'état de cristal glacé », ou à ce qu'il ait jugé que notre existence « trouble inutilement la béatitude et le repos du néant». Bref, si l'on avait été éditeur, ce n'est pas à lui qu'on aurait proposé d'écrire un petit manuel de trucs et astuces, du genre « Comment être heureux en dix leçons ».

 

Et pourtant, il l'a fait! Sa vie durant, Schopenhauer n'a cessé de rassembler les éléments de ce guide. Il l'entame en 1822, pour se réconforter après l'accueil glacial réservé à son œuvre majeure, Le Monde comme volonté et comme représentation, et le fiasco de ses cours à Berlin. La lecture de ce texte – inachevé, reconstitué à partir d'éléments dispersés dans les manuscrits posthumes – révèle une pensée lucide et cohérente. Ce qui exige explications. Comment peut-on nier la possibilité même d'une existence heureuse et édicter des règles pour y parvenir ?

 

Le mystère s'évanouit dès qu'on a précisé que Schopenhauer ne développe qu'une conception négative du bonheur : absence de souffrance plutôt que multiplication des plaisirs. L'existence humaine, à ses yeux, ne peut devenir véritablement une bonne chose. Elle ne saurait nous apporter des satisfactions assez intenses et assez régulières pour que nous la trouvions non seulement préférable au néant mais encore positivement jouissive, et donc éternellement désirable.

 

Schopenhauer persiste et signe: le seul fait de vivre nous expose au malheur et à l'insatisfaction, nous ne faisons qu'osciller entre souffrance et ennui. Mais cela n'empêche nullement que nous tentions par tous les moyens efficaces imaginables de rendre notre existence moins douloureuse. Comme il le précise lui-même, « “vivre heureux” peut seulement signifier ceci : vivre le moins malheureux possible ou, en bref : vivre de manière supportable ».

 

Il convient d'ajouter que l'abandon du vain espoir d'accéder à la félicité – l'intense, la durable, l'impossible – constitue la condition première permettant de cheminer vers un modeste état de moindre malheur. Rien n'est pire, en effet, que de s'obstiner à chasser un gibier qui n'existe pas, et qu'on n'attrapera jamais. Comprendre que cette «chasse au bonheur» – Schopenhauer emploie l'expression, qui se trouve aussi chez Stendhal – ne peut aboutir, voilà le premier pas pour devenir, peut-être, heureux – au sens relatif et restrictif, mais réaliste, qui vient d'être précisé.

 

Quelques autres étapes sont suggérées chemin faisant. Par exemple celle-ci, essentielle : cesser de croire que le bonheur dépend des circonstances externes, du nombre de désagréments ou de bonnes fortunes que le hasard nous offre. C'est de nous, principalement, que dépendent contentement ou affliction. Retrouve-t-on là, simplement, le thème stoïcien de la « forteresse de l'âme », du sage maîtrisant son vouloir, capable ainsi d'être heureux quelles que soient les circonstances? Pas du tout, car Schopenhauer place au centre du dispositif la « personnalité ». Vivre sans trop geindre ne dépend pas d'un acte libre et souverain. C'est affaire de tempérament, de complexion intime. Subissant les mêmes coups du sort, exposés aux mêmes maux, l'un s'accable, l'autre reste serein. Se noyer dans le malheur ou flotter à la surface, assez gaiement, ne dépend que de notre constitution. 

 

Un tempérament chagrin noircira toujours la moindre anicroche. Il s'appliquera à ruminer la tristesse, à tout rendre invivable. Une bonne complexion saisira au contraire dans les pires tourments le moindre prétexte à quelque allégresse. Celui que guide la bonne humeur parvient en effet à ouvrir et à fermer ses pensées presque à sa guise. La réalité n'étant qu'un mélange permanent de douceurs et d'amertumes sans aucun ordre, l'un des secrets de la joie quotidienne est de cloisonner : « Il nous faut réfléchir à toutes choses en son temps, en avoir souci, en profiter, la supporter sans nous préoccuper le moins du monde de tout le reste – il faudrait pour ainsi dire avoir des portes coulissantes dans nos pensées », dit joliment Schopenhauer.

 

On l'aura compris: la bonne humeur est finalement la clé de tout. Sans elle, les situations les plus suaves rendent morose et tournent à l'aigre. Sa présence, à l'inverse, estompe ou même efface toutes les duretés. Une panacée, on vous dit. La bonne humeur, conclut notre philosophe, « est le bien qui peut remplacer tous les autres et qui ne peut être lui-même remplacé par aucun autre ».

 

Reste à savoir comment s'obtient cette précieuse denrée. Les indications données sont peu convaincantes. Il convient de tendre d'abord vers une « santé parfaite », la bonne humeur étant « la fleur » d'un corps en joie. Soit, mais on tourne en rond, puisqu'il faut déjà posséder un heureux tempérament pour avoir souci de soi. De même, quand notre joyeux pessi- miste conseille, pour mieux les apprécier, de s'imaginer la perte possible des êtres chers, de la santé, de tous nos biens, le conseil ne vaut que pour les robustes. De telles pensées déprimeront aussitôt les esprits fragiles. Cet « art d'être heureux » s'adresse donc aux déjà contents, aux bien prédisposés. Il leur rappelle, au cas improbable où par étourderie ils l'auraient oublié, que l'unique secret est de ne pas se vouloir autre. 

 

Récapitulons. On ne saurait être béat, seulement moins malheureux. Cette capacité est innée. Elle dépend d'une sorte de prédestination, biologique ou psychologique. Les conseils de sagesse ne s'adressent qu'à ceux qui peuvent les appliquer. Le pessimisme est sauf. Le bonheur aussi.

 

 

Arthur Schopenhauer, L'Art d'être heureux. À travers cinquante règles de vie, édité et présenté par Franco Volpi, traduit de l'allemand par Jean-Louis Schlegel, Paris, Seuil, 2005.