Bouddhisme, singulier et pluriel : cap sur la philo, avec Roger-Pol Droit

Cécile Mazin - 30.03.2013

Edition - Les maisons - Roger-Pol Droit - bouddhisme - philosophie


Pour offrir aux lecteurs une petite tranche de philosophie, ActuaLitté, avec Babelio et les éditions Seuil offrent toute la semaine des extraits et des citations tirées du livre de Roger-Pol Droit, Ma Philo perso. L'ouvrage est paru début mars, avec 512 pages de réflexions, courtes ou longues, pour « refuser les généralités ». Aujourd'hui, inauguration avec Bonne humeur malgré tout, chez Schopenhauer

 

 

 

 

BOUDDHISME, singulier et pluriel

L'unifier est notre erreur

 

 

Chaque chose à sa place, en ordre, dans sa case : philosophies d'un côté, religions de l'autre. Ici l'Occident, là l'Orient.

 

Ou encore: d'une part les travaux savants, d'autre part les réflexions personnelles. Voilà que tout ce bel ordonnancement se brouille avec le bouddhisme. Multiforme, il déconcerte nos catégories, mêle des traits qui nous paraissent incompatibles.

 

Il faut se défier de la tendance européenne à fabriquer un bouddhisme purement philosophique, propre, débarrassé de ses moulins à prières comme de ses chamanes. Réduite à une éthique rationnelle, purifiée de toute une masse de légendes et de rituels qui prétendument l'encombrent ou la défigurent, pareille doctrine est une invention récente, et occidentale. Mieux vaut ne pas séparer les composants multiples du mouvement, au risque de heurter notre goût ou notre entendement. Il convient d'admettre que le boud- dhisme est à la fois, et indissociablement, construction ration- nelle et pratique magique, doctrine philosophique et voie de salut.

 

Pluriel, il l'est d'une autre façon encore. Entre sources indiennes et composantes chinoises, évolution japonaise et filière tibétaine, il n'y a pas un bouddhisme, mais une demi-douzaine. Victor Segalen, dans son Journal des îles, notait déjà en 1904 : « Dommage vraiment qu'il n'existe qu'un seul mot, bouddhisme, pour signifier de telles diversités, et que ce mot lui-même soit comique, trapu, ventru, pansu et béat. » Bernard Faure montre, pour sa part, combien le bouddhisme n'est pas seulement divers en lui-même mais aussi un facteur de diversification.

Il incite à considérer sous des faces nouvelles des questions habituelles, il « pluralise » la réflexion comme la spiritualité. Par exemple, si l'on tient compte des décalages, discrets mais irréductibles, que les tournures d'esprit bouddhistes peuvent introduire dans notre manière de penser la texture de la réalité, le statut de l'esprit, les relations de l'être et du néant, la place de la vérité et quelques autres questions fondamentales, on se trouve conduit à concevoir l'activité philosophique selon des registres multiples. Au lieu de rêver à « la » philosophie, on se souciera de comparer les éclairages fournis par des usages distincts de la rationalité, tous cohérents mais pas tous identiques.

 

Bernard Faure, Bouddhismes, philosophies, religions, Paris, Flam- marion, 1996.