Bruits de papier froissé autour des bonnes feuilles de la rentrée

Nicolas Gary - 23.05.2014

Edition - Société - Patrick Deville - Actes Sud - Magazine littéraire


Les numéros estivaux, pour les publications mensuelles, mobilisent tout particulièrement les rédactions. D'un côté et de l'autre de la Seine, les journalistes du Magazine littéraire et LIRE préparent activement leurs dossiers de la rentrée. Et comme chaque année, tout le monde tente de trouver le meilleur du meilleur de la rentrée littéraire. Chacun avec sa formule.

 

 

News Paper Origami Dragon Monster

 

Le monstre médiatique ?

epSos.de, CC BY 2.0, sur Flickr

 

 

Depuis des années maintenant, LIRE a habitué ses lecteurs à présenter des extraits des romans qui sortiront pour cette fameuse période, si spécifique à l'édition française. Cette année encore, une quinzaine de romans seront présentés. Ce numéro a une forte répercussion sur les résultats du magazine : alors que la rédaction ne publie pas de numéro en juillet, celui qui sort pour la rentrée, en août et septembre, fait généralement de très bonnes ventes en kiosques - supérieures à celles des autres mois de l'année. L'an dernier le numéro d'août avait réalisé 17.000 ventes et celui de septembre 12.400, des chiffres bien au dessus de la moyenne.  (voir OJD)

 

La rentrée de septembre se prépare

 

Depuis deux ans, le Magazine littéraire a décidé de publier des bonnes feuilles, et s'apprête, cette année à réaliser un numéro spécial, une certaine évolution par rapport aux tirages juillet-août des années passées. Ce dernier contiendra 10 portraits d'auteurs majeurs de la rentrée, suivis de 10 pages d'extraits. Un modèle évidemment bien construit, avec des interventions d'écrivains, pour parler des auteurs étrangers, et des articles de fond, comme le Mag'Lit' sait les faire. Mais voilà : selon nos informations, les choix du Magazine ont manifestement croisé ceux de LIRE, et les deux parutions allaient se retrouver avec les mêmes extraits de mêmes oeuvres.

 

Ce sont des choses qui arrivent. Problème : pour la préparation de la rentrée littéraire, ActuaLitté comptait utiliser le service de publication d'extraits mis en place avec notre partenaire Chapitre.com, justement pour proposer des extraits d'oeuvres. En sollicitant certaines maisons, nous avons appris que LIRE avait pris l'habitude de réclamer une exclusivité sur les extraits publiés. Print ET web ? Probable, mais dans tous les cas, les extraits préemptés par le magazine sont inaccessibles.  

 

Dans le même temps, légèrement contrariée, la rédaction de LIRE aurait décidé d'écrire à Maurice Szafran, nouvel actionnaire du Magazine littéraire. On y soulignerait qu'il n'était pas supportable de voir un concurrent marcher sur les plates-bandes, que « la publication de bonnes feuilles, c'est tout l'ADN du journal », rapporte le stylo ayant servi à écrire le courrier. On aurait même songé, chez LIRE, qu'il serait possible de faire pression sur le Magazine, en accusant la rédaction de contrefaçon. Difficile à croire...

 

"Je vais prendre l'exclusivité !" (Serge Benhamou)

 

Dans tous les cas, M. Szafran n'a pas accordé trop d'importance au courrier, et sa rédaction a été invitée à poursuivre le travail. Fait que LIRE ne l'a pas du tout entendu de cette oreille. « Ils ont véritablement fait obstruction », poursuit le stylo, proche du dossier. « En réalité, ils sont allés jusqu'à nous demander, aux éditeurs, de leur octroyer une exclusivité sur les extraits d'oeuvres qu'ils devaient publier. » Et voici 10 maisons d'édition prises entre le marteau et l'enclume : choisir entre le dossier spécial consacré à un auteur, et accompagné d'un extrait, ou les bonnes feuilles de LIRE, qui font traditionnellement un joli chiffre d'affaires.

 

 

Mine!

« C'est les extraits à moi ! »

(Lars Plougmann, CC BY-SA 2.0)

 

 

Sur les dix éditeurs, huit ont refusé d'accorder cette exclusivité, et voilà que deux restent indécis : les éditions Seuil, qui publient le nouvel ouvrage de Patrick Deville, Viva, qui doit sortir fin août, mais également Actes Sud, qui fait paraître Un monde flamboyant de Siri Hustvedt, prévu pour septembre. Et bien entendu, LIRE a dégainé l'artillerie lourde : les résultats de ses ventes en kiosques des numéros d'août et septembre sont bien plus importantes que celles du Magazine. Toujours selon l'OJD, ce dernier réalise en août et septembre 9700 et 7900 ventes en kiosques. Évidemment, cela a de quoi convaincre. 

 

Et puis, pour asseoir le choix de l'éditeur, LIRE a également prévu d'offrir le livre de Deville aux personnes qui s'abonneront cette année - une opération promotionnelle assez habituelle. En conséquence, le Magazine littéraire a décidé d'abandonner la publication des deux sections de son dossier consacrées à Deville et Hustvedt.

 

Dans exclusif, il y a "exclus"

 

Sollicité par notre rédaction, le journal précise : « Notre projet éditorial est d'établir une présentation riche et documentée de dix auteurs qui seront les incontournables pour la rentrée. Nous avons fait appel à des contributeurs pour parler des auteurs, de leurs livres. La publication d'extraits doit compléter le portrait, en proposant à nos lecteurs de découvrir le style, l'écriture et l'univers de l'auteur dont on vient de lui parler. »

 

Dans ce contexte, publier un portrait, sans que les lecteurs ne profitent des extraits, voilà qui n'avait plus grand sens. « Nous avons choisi d'annuler ces publications pour notre numéro spécial. » Et ce, parce que Seuil et Actes Sud ont décidé d'accepter la publication exclusive chez LIRE. « Ça n'a aucun sens de maintenir les 10 pages conscacrées à un auteur, et, en guise d'extraits à découvrir, de laisser des pages vierges... »

 

Chez Actes Sud, on nous confirme bien que « LIRE publie des extraits, et demande l'exclusivité pour ces textes ». En revanche, « rien n'est encore conclu, nous attendons leur proposition ». Chez Seuil, le cas Deville n'est pas différent et l'on est même assez gêné de nous répondre : « C'est une exclusivité totale, que demande LIRE », comprendre, aussi bien web que print. Le magazine LIRE n'a pas encore répondu à nos sollicitations sur ces différentes questions.  

 

Bon, pour information, inutile d'attendre la publication chez l'un ni l'autre, pour lire les premières pages de Deville, puisque ce dernier est disponible, pour Patrick Deville, à cette adresse. Cependant, on comprend bien que l'absence de l'un et l'autre auteur dans le Magazine littéraire, qu'importe les chiffres, va générer ce que l'on appelle pudiquement « un futur silence médiatique », assez embarrassant. 

 

Peut-être plus encore pour un auteur qui, pour la sortie en 2012 de Peste et choléra, comptait parmi les romans les plus attendus. Il fut d'ailleurs largement récompensé, avec le prix du roman Fnac fin août, le prix Femina  en novembre et le Prix des prix, en décembre. Deville rata d'ailleurs de peu le Goncourt, cette année-là, emportant 4 voix, contre 5 attribuées à Jérôme Ferrari, pour Le Sernom sur la chute de Rome… paru aux éditions Actes Sud.