C'est l'inutile histoire de Blaise Pascal qui visite la Silicon Valley

Cécile Mazin - 18.02.2016

Edition - Société - Shakespeare code HTML - internet économie - sciences humaines


Le businessman indien Vinod Khosla vient de faire rire la terre entière. Et si elle n’en est pas encore morte – de rire – cela ne saurait tarder. Cofondateur de Sun Microsystems, à l’origine du langage de programmation Java, Vinod est aujourd’hui un milliardaire heureux. Et un comique qui s’ignore. C’est qu’à l’occasion d’un intervention, il a démontré tout le narcissisme de la Silicon Valley, synthétisé en quelque 5000 mots...

 

Exposition Vanitas (Le Voyage à Nantes 2014)

Cléopâtre, par Guermann Bohn - Jean-Pierre Dalbéra, CC BY 2.0

 

 

C’est un troll de taille inattendue que Vinod a pondu. Son propos tourne autour de l’apprentissage des sciences humaines – strictement par opposition aux sciences dures, pures, infrangibles. Ou presque. Un vestige, estime-t-il, de l’éducation proposée au XVIIIe siècle, et qui persiste dans le monde contemporain. Et après quelques lignes d’introduction, voici ce que l’on peut apprendre : 

 

Bien que Jane Austen et Shakespeare puissent être importants, ils le sont bien moins que d’autres choses plus pertinentes pour faire un citoyen intelligent, en constant apprentissage, et des êtres humains plus capables de s’adapter à notre monde qui devient de plus en plus complexe, diversifié et dynamique. 

 

Évidemment, on voudrait sourire, mais le risque que des dirigeants d’entreprises aient ce genre de manière de penser laisse dubitatif. Steve Jobs s’était fait remarquer, au cours des dernières années, pour avoir offert l’iPad au monde..., mais surtout pour l’avoir refusé à ses propres enfants. 

 

On se souviendra alors des déclarations de Steve Jobs, le grand manitou d’Apple, qui déclarait en 2010, à un journaliste américain, comment ses propres enfants étaient éduqués à l’iPad

 

« Ils ne l’ont pas utilisé. Nous limitons la manière dont nos enfants se servent de la technologie à la maison. » De quoi laisser le journaliste un peu abasourdi. « J’avais imaginé la maison de Jobs comme un paradis pour les nerds : des murs couverts d’écrans tactiles géants, et une table de salon fabriquée à partir d’écrans d’iPads. » Mais il n’en était rien. « Du tout. Même pas un peu. »

 

Vive la pensée critique...

 

Vinod tente malgré tout de se rapprocher d’une culture classique, ou plutôt d’un héritage culturel : il propose d’inventer un nouveau terme, les Sciences libérales, qui reposeraient une éducation moderne, non professionnalisante et susceptible de renouer avec l’idéal de vie grec. 

 

Familiariser les enfants avec la logique, la démarche scientifique, et ainsi de suite... Son idée est avant tout de parvenir à faire évoluer la pensée critique et d’améliorer cette faculté. L’idée qu’un milliardaire, reclus dans sa bulle de billets verts, loin de l’humanité, tente de la faire grandir à coups de fulgurances jaillies depuis sa tour d’ivoire est plaisant. Amusant, même. 

 

« Devrions-nous enseigner à nos étudiants ce que nous savons déjà, ou les préparer à en découvrir plus ? Mémoriser l’endroit de la bataille de Gettysburg est admirable, mais sans valeur : comprendre l’histoire est intéressant, même utile, mais pas aussi pertinent que les sujets de The Economist. »

 

Et un peu plus loin, ce brave homme poursuit : « Ce ne sont pas que l’histoire ou Kafka ne sont pas importants, mais il est encore plus essentiel de comprendre que, si nous changeons les hypothèses, les conditions environnementales et les éléments liés aux événements historiques, nous changerions les conclusions que nous tirons aujourd’hui des événements historiques. »

 

Cela rappelle une réflexion ancienne... c’est un janséniste – dénomination ô combien archaïque et inutile ! – qui l’avait formulée : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Mais qui se préoccupe plus de Pascal que du nouveau design de Facebook ?