Californie : lutte contre le trafic de dédicaces, au risque de tuer les libraires ?

Clément Solym - 28.09.2016

Edition - Société - Californie dédicaces auteurs - législation certificat authenticité - libraires manuscrits anciens


La vente de manuscrits autographes relèvera bientôt du titanesque défi, pestent deux libraires californiens. Ils ont écrit à leurs parlementaires, pour dénoncer une loi à venir exigeant – scandale – des certificats d’authenticité... Un comble.

 

A cognome King suggestion: The Last - Raphael Bordalo Pinheiro (1846 - 1905)

Pedro Ribeiro Simões, CC BY 2.0

 

 

Scott Brown, copropriétaire d’Eureka Books, situé à Eureka, et Bill Petrocelli, copropriétaire de Book Passage, basés à Corte Madera et San Francisco, s’agacent. Le projet de loi 1570 examiné par le parlement californien concerne précisément les souvenirs et œuvres autographes. Pour le gouverneur Jerry Brown, toute vente devrait désormais se faire avec la preuve d’un certificat d’authenticité, dès lors que le montant de la transaction dépasse 5 $. 

 

Dans les faits, estiment les libraires, cette législation vise à réguler le marché des souvenirs de sport et cinéma, qui sont, d’après eux, « des moulins à contrefaçon ». Or, les conséquences sur le monde du livre, de la peinture – en somme, pour tout ce qui a trait aux œuvres d’art – seront des plus fâcheuses. 

 

La législation entrera en effet en vigueur en janvier 2017, et les mentions légales obligatoires qui accompagneront la vente seront totalement rédhibitoires. Le prix d’achat originel, le nom du vendeur, la facture bien entendu, indiquer si l’objet a été dédicacé en présence de l’acheteur ou non... Pour des manuscrits signés par Montaigne, on va effectivement se marrer.

 

Petrocelli et Brown redoutent assez légitimement que les restrictions ne constituent par ailleurs des violations caractérisées de la vie privée. La Californie se trouverait alors en situation de nuire durablement à toutes les foires de livres anciens. Et par la même occasion, aux libraires spécialisés dans les ouvrages anciens et/ou rares. 

 

Cerise sur le gâteau : les amendes en cas de violation de la législation sont tout bonnement énormes. Elles représentent 10 fois le montant du préjudice, les frais d’avocat, d’expert, et une ribambelle d’autres choses. (voir le texte)

 

Interdire les dédicaces, dans le doute ?

 

Pour les deux libraires, tout cela va trop loin : « L’AB1570, pour bien intentionnée qu’elle soit, est trop large, affectant des milliers d’entreprises en Californie, et risquant de sanctionner un trop grand nombre de consommateurs, qu’elle est censée protéger », expliquent-ils. La législation a été adoptée le 9 septembre, et, désormais, les recours sont minces.

 

Mais la chose est d’autant plus contrariante qu’elle cherche avant tout à endiguer un flot de contrefaçon pour des biens contemporains, ou encore assez jeunes. On n’évoque certainement pas des œuvres du XIXe siècle, dans ce cadre. Mais dans le quotidien des vendeurs, elle changera en enfer les transactions les plus modestes. 

 

« Les livres dédicacés par les auteurs sont vendus dans les librairies de différentes manières. Nombre d’entre elles annoncent des événements aec des auteurs, et les clients s’y présentent en attendant que l’auteur leur signe des livres », expliquent les libraires à leurs parlementaires. Or, cette simple activité serait mise en danger, alors même que les transactions y sont légitimes... 

 

Membre de l’Antiquarian Booksellers Association of America (ABAA) et de l’International Online Booksellers Association (IOBA), la librairie Eureka Books, fondée en 1987 a alerté les différents représentants. On attend désormais les répercussions...

 

L'odieux trafic de dédicaces 

 

Voilà quelques années, de sérieuses mesures ont dû être prises contre le trafic de dédicaces sur le marché de la bande dessinée. Le Salon du livre de Paris avait alors dégainé des mesures drastiques pour réguler l’arrivée de visiteurs, les bras chargés de BD. Les dessinateurs étaient alors sollicités pour plusieurs fois le même titre, lequel allait être revendu directement sur internet. 

 

La réaction de Paris intervenait pour jeter un peu plus d’huile sur les flammes où cuisait à feu bouillant le Festival de la BD d’Angoulême. Ce trafic était amplement constaté dans les bulles et y mettre un terme était devenu impératif, pour que les vrais fans puissent profiter de leurs auteurs. 

 

Pas de chance pour Paris, ses mesures restrictives se sont retournées l’an passé contre les organisateurs. Les internautes apprenaient en effet, scandalisés qu’il leur était interdit d’amener des livres pour les faire dédicacer. En 2016, seuls les livres achetés sur place étaient autorisés... 

 

via Shelf Awarness