Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

“Capter l'attention d'un éditeur avec un manuscrit envoyé par la Poste tient du miracle”

Nicolas Gary - 11.09.2017

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Auteur hybride. Comme si le vocabulaire automobile avait fini par déborder de la voiture à l'édition. La coexistence d'une alimentation électrique d’un côté, et de l'énergie fossile de l’autre. La comparaison est troublante, une fois énoncée. Amélie Antoine compte parmi ces écrivains bicéphales : un œil dans l’autopublication, l’autre, désormais, dans l’édition traditionnelle. Et entre les deux...

 


 

 

Tout est parti d’un rangement estival, se souvient-elle : « Je suis tombée sur cette liasse de lettres de refus, reçues pour le livre Fidèle au poste. Je ne me rappelais même pas les avoir conservées. Mais soudain, ça m’a sauté à la figure, de repenser au nombre de maisons qui m’avaient répondu négativement à l’époque. » En fait, la photo ne présente que les lettres de refus papier : il y en a tout autant par email...

 

Le cliché intrigue, attire l’attention, et suscite nombre de réactions sur Facebook – l’unique réseau qu’Amélie Antoine utilise. « Je ne m’y attendais pas. Mais en réalité, beaucoup de gens écrivent et se sont retrouvés dans le même cas que moi. » La photo, finalement assez banale, l’auteure l’a postée « pour montrer qu’il ne faut pas s’arrêter à cela : pourtant, j’ai failli abandonner, moi aussi. À mesure que j’accumulais les refus, j’ai fini par ne plus y croire ».

 

Découvrir une alternative, quand on n'y croit plus
 

À la lecture d’un article sur Rue89, racontant le parcours de l’autopublication, Amélie Antoine se décide finalement. « J’avais laissé mon manuscrit de côté, convaincue qu’il n’avait aucune valeur. C’était sans tristesse ni regret : les refus d’éditeurs me signifiaient que je ne savais pas écrire, après tout tant pis, ce n’est pas quelque chose qui s’invente. » 

 

L’autopublication présente une alternative, sans risque : « Au pire, personne n’en aurait jamais rien su, si cela n’avait pas fonctionné. » Or, non seulement les lecteurs répondent présents, mais, surtout, une maison finit par repérer l’ouvrage – Michel Lafon. Et la suite est connue : 250.000 lecteurs finiront par lire Fidèle au poste, avec un succès numérique épatant. 

 

Amélie Antoine figurait d'ailleurs parmi les lauréats du prix de l’autoédition d’Amazon, en 2015... avec à la clef une traduction de son livre en anglais. « Via la maison d’édition d’Amazon, le livre a été traduit, et une adaptation cinématographique par un Australien – qui l’a lu en anglais, évidemment – est prévue. » Fulgurante réussite de l’autoédition ? Presque...

 

Se souvenant des premières démarches pour trouver un éditeur, Amélie Antoine reconnaît qu’elle ignorait tout des codes du secteur. « Avec le recul, je me rends compte que les refus proviennent de maisons dont la ligne éditoriale ne correspondait pas au manuscrit, du tout. » Elle avait pourtant pris le temps de chercher à quelles structures s’adresser, fouillant en librairie, sur internet, pour cibler les meilleurs interlocuteurs.



Amélie Antoine



« Je sais qu’aujourd’hui, je n’agirai plus de la même manière. Si je devais changer d’éditeur, je n’enverrais pas de manuscrit : je tenterais plutôt de rencontrer un responsable éditorial. Je trouve moins miraculeux de vendre 30.000 exemplaires numériques, que de retenir l’attention d’un éditeur en envoyant un manuscrit par La Poste : ça, ça tient du miracle, je trouve. » 

 

Quant à tenter l’aventure avec un agent littéraire, cela aurait pu... « mais je ne savais pas qu’ils existaient en France. Et puis, ils fonctionnent un peu comme une maison, en sélectionnant. Aujourd’hui, je pense que cette fonction est intéressante, non pas simplement pour trouver un éditeur, mais pour aider à la négociation d’un contrat, et d’autres choses ». 

 

L'autopublication, une autre expérience
 

Après cette première publication, d’autres ont suivi, mais Amélie Antoine conserve un sentiment de liberté, qui lui vient justement de ce qu’elle fut auteure indépendante. « Quand on me demande conseil, aujourd’hui, je plaide d’abord pour l’autoédition. » Et pour les textes qu’elle écrit désormais, aucune appréhension : « Je ne me pose pas la question de savoir si mon éditeur en voudra : certains textes vont en autopublication, d’autres sont proposés à mon éditeur. Sans que ce soit forcément conscient, en fait. »

 

Pour preuve, un projet de diptyque – encore secret et mené avec une autre auteure – sortira à travers Amazon, en novembre. « La maison m’a répondu que, d’un point de vue marketing, c’était trop compliqué. Alors nous l’avons fait toutes seules. Cela n’empêche pas Michel Lafon de publier mon prochain livre au printemps. » Auteur hybride, donc...
 

[Extraits] Fidèle au poste d'Amélie Antoine 

 

Cette hybridation qui devient presque habituelle. « Les auteurs que je côtoie ont commencé comme indépendants et, repérés, ont trouvé un éditeur par la suite. Mais pour eux, l’autopublication n’a rien d’un plan B : on en connaît les avantages et la facilité. Cependant, j’apprécie également d’être accompagnée par un éditeur. Quand on a débuté seul, une maison d’édition représente moins un Graal à atteindre, simplement parce qu’on a connu autre chose. Ce qui compte, c’est de trouver des lecteurs. »

 

Conserver certains droits numériques, logiquement


À ce titre, la romancière a d’ailleurs conservé ses droits numériques, sur l’exploitation des œuvres en format Kindle. Le format EPUB est confié à Michel Lafon, assez naturellement.

« Quand ils m’ont contactée, je leur ai dit que je voulais conserver le bénéfice de ce que j’avais fait sur Amazon. Ils m’ont alors proposé de prendre en charge l’exploitation sur les autres plateformes. Mais la maison se montre très intelligente et ouverte sur le sujet : je connais d’autres auteurs qui gèrent entièrement leurs droits numériques, sans problème. » Ouverture en effet encore assez rare pour être soulignée. 

 

Et parce qu’Amélie Antoine prend plaisir à aller à contre-courant, elle assure évidemment sa propre communication à travers... un unique réseau social. Loin des consignes marketing, qui recommandent d’être omniprésent et d’aller chercher les lecteurs sur tous les canaux possibles, elle reste sur Facebook. « J’aime cet outil, je m’y amuse. C’est d’ailleurs complet, pour le texte, les images, ou les vidéos... je ne veux pas me disperser en essayant d'être partout en même temps. »
 

Près d'un livre sur cinq en France est autopublié

 

Oui, des vidéos, elle s’est lancée récemment. « J’étais dans un dîner mondain, parisien, guindé et insupportable... Je me suis rendue compte que je ne voulais surtout pas me prendre au sérieux comme certains auteurs autour de la table. Ce qui me plaît, c’est d’être lue, alors j’ai produit ces vidéos avec dans l’idée de désacraliser le mythe de l’auteur. »

 



 

Amélie Antoine – Quand on n'a que l'humour... – Editions Michel Lafon – 9782749932651 – 18,95 €