Caraïbéditions : Regard sur l'édition française au-delà de l'océan

Julien Helmlinger - 05.08.2014

Edition - International - Caraïbes - France et DOM TOM - Industrie du livre


Comme son nom l'indique en partie, la maison Caraïbéditions s'intéresse à la langue, aux auteurs ainsi qu'aux histoires des DOM des Antilles Guyane mais aussi dans une certaine mesure de La Réunion, autre région française de culture créole. L'entreprise est dirigée par l'éditeur Florent Charbonnier, qui travaillait dans le secteur automobile avant de se tourner vers les bouquins, mais le mouvement ne semble rien avoir d'une voie de garage. ActuaLitté a profité de sa disponibilité pour en savoir plus sur l'industrie française du livre, outre-mer.

 

 

 Astérix, du créole, et Le Grand fossé devient Le Grand canal 

 

 

Caraïbéditions a pris ses quartiers depuis 8 ans de l'autre côté de l'océan dans l'optique d'« exporter les cultures au-delà des frontières insulaires ». Et depuis 2008 la maison verse notamment dans la publication en langues créoles, antillaise ou réunionnaise, d'incontournables de la bande dessinée francophone. Parmi ces oeuvres « à fort potentiel de ventes », comme le souligne Florent Charbonnier, on trouve notamment des franchises best-sellers comme Le Petit Nicolas ou encore Tintin et Titeuf. La houppette a la cote. Mais la BD mise à part, l'éditeur publie également ses propres collections : jeunesse et polar.

 

L'offre éditoriale ne fait pas l'impasse sur les essais et autres publications universitaires, pour peu que ces contenus aient comme dénominateur commun de traiter de l'histoire, de la culture, de la psychologie ou encore de tout autre élément des sociétés créoles. En somme, Florent Charbonnier voit son coeur de cible comme « cultivé et friand de lectures, mais qui en avait marre de l'Ours Brun et voulait du local ». Si la maison a débuté avec la traduction de titres à succès, elle se concrétise aussi dans la création originale d'auteurs des DOM-TOM. Ces derniers, inversement aux best-sellers du continent, ont ainsi un moyen de conquérir leur reconnaissance jusqu'en métropole.

 

L'éditeur revendique à ce jour environ 80 publications pour une moyenne de 10 nouveautés par an. Pourtant, Florent Charbonnier n'est pas né dans les DOM, il a quitté la métropole il y a 18 ans. « Avant, je travaillais dans l'automobile, mais étais déjà amateur de culture, d'histoire et de littérature. J'ai vu comme un manque sur place en échangeant avec les gens, alors que la culture locale est riche, variée. De même, il y a un intérêt dans l'Hexagone à l'égard de la région. Une façon de découvrir l'ailleurs, de voyager. » Victoire pour la maison, elle a notamment su attirer l'attention de Gallimard, en quête de romans policiers à publier en poche.

 

Vendre des TOMes à DOMicile, un défi

 

Les particularismes locaux auxquels ont à faire face les quelques éditeurs du livre de nos DOM, ces maisons « qui se comptent sur les doigts d'une seule main », concerneraient notamment la question des stocks localisés en fonction des îles. À travers l'Hexagone, où la maison est aussi présente, la logistique est assurée par un gros distributeur, Daudin, ce qui permet de rassurer les libraires métropolitains. Par ailleurs, Caraïbéditions fonctionne en autodiffusion pour ce qui concerne sa partie promotionnelle. Sur ce marché, tout serait plus cher que sur le continent, la concurrence d'Amazon en moins.

 

Il confie que « c'est parfois compliqué d'être éditeur loin de tout ». Les manques d'outils, le fait de devoir acquérir souvent des droits jusqu'en métropole, ou de ne pas avoir de médias sur place dans les îles, lui apparaissent comme constituant « un fossé de l'Atlantique » que ce soit en matière de distribution comme de logistique. Néanmoins, les médias de l'Hexagone ont su générer de bonnes retombées de presse. Florent Charbonnier est parfois amené à traiter directement avec les libraires des DOM TOM comme avec les détaillants spécialistes afro-caraïbes de métropole.

 

Selon l'éditeur, « la langue créole est aujourd'hui encore très vivante. Elle est parlée partout même si le Français est plus important, plus omniprésent que les langues régionales ». Si la langue est orale à la base, l'écrit se serait peu à peu démocratisé, si bien qu'il est possible de passer une épreuve de créole au Bac. Dans ce contexte nombre de professeurs, y compris dans l'Hexagone, ont besoin de supports pédagogiques. Le premier Astérix en créole, il s'en est vendu 15.000 exemplaires, partis 40 % plus chers que l'album francophone. 

 

Concernant la lecture numérique, la maison d'édition française ne s'est pas encore lancée sur le créneau. Toutefois elle admet y songer et se trouver déjà « presque dans les starting-blocs ». Néanmoins, il semblerait à Florent Charbonnier que la demande, les attentes du public, ne se font pas encore fortement entendre. Des initiatives locales se seraient notamment révélées peu concluantes, quand l'éditeur pointe le fait que dans les îles, on reste attaché à la matérialité de ces livres que l'on s'offre volontiers en guise de cadeaux. Pas encore de légendes de pirates des Caraïbes à signaler.