Catastrophes, loi du plus fort : Sa majesté des mouches, exemplaire

Julien Helmlinger - 17.03.2014

Edition - International - Sa majesté des mouches - William Golding - Inspiration


Une histoire de bas instincts, tenue en haute estime. Il y a 60 ans était publié Sa majesté des mouches, le célèbre roman de William Golding, dans lequel un groupe d'enfants se trouve livré à lui-même après avoir survécu à un crash d'avion. Décrivant sans concessions la régression de jeunes britanniques issus de la haute société vers un état tribal, violent, le récit reste une référence pour les auteurs de dystopies. Les mécanismes décrits par son auteur semblent corroborés par diverses anecdotes véridiques compilées dans No Mercy.

 

 

 

 

Le 27 mars prochain paraîtra No Mercy : True Stories of Disaster, Survival and Brutality, co-écrit par Eleanor Learmonth et Jenny Tabakoff. L'ouvrage met en relief à renfort d'histoires vraies, tout un lot de tragédies ayant isolé des groupes de survivants, les mécanismes sociaux impitoyables et parfois inéluctables que l'on peut deviner à la lecture du livre de William Golding. Des situations dans lesquelles le faible ne serait jamais épargné par la nature de ses congénères plus forts.

 

La civilisation ne tiendrait qu'à un fil face à toutes sortes de catastrophes, d'après les résultats de 5 années de recherches menées par les deux auteurs à l'origine de No Mercy. Ces derniers ont comparé nombre de récits de survie précaires à l'analyse portée par Sa majesté des mouches, et sont convaincus désormais que William Golding avait visé juste.

 

La régression violente que connaissent les personnages dans l'oeuvre de fiction ne serait pas très éloignée de celles qu'auraient notamment rencontrées les cobayes de l'expérience de la caverne aux voleurs, mais aussi les survivants du siège de Numance en 134 av. J.-C., l'équipage du Belgica pris au piège dans les glaces de l'Antarctique en 1898, les naufragés du Radeau de La Méduse, ou encore les mineurs chiliens ensevelis dans les profondeurs de la mine de San José en 2010...

 

Lorsqu'un groupe de survivants s'accrocherait tant bien que mal à la vie en milieu hostile, les règles du jeu risqueraient fort de changer, et la menace pourrait tout aussi bien provenir de l'intérieur du groupe social mis à l'épreuve, que de son environnement extérieur. Même hors du bouquin, le jeune Ralph de Sa majesté des mouches aurait donc eu raison de céder à la peur. 

 

L'expérience de la caverne aux voleurs

 

Tandis que William Golding publiait son oeuvre, une expérience était menée dans l'État d'Oklahoma, celle dite de la caverne aux voleurs. Une équipe de psychologues chapeautée par Muzafer et Carolyn Sherif ont lâché une bande de 22 garçons âgés de 11 ans, quasiment livrés à eux-mêmes, dans un camp scout à peu près déserté. Les cobayes bénéficiaient de nourriture et d'un abri, mais ont dû se débrouiller en autonomie alors qu'ils s'attendaient à un camp ce qu'il y a de plus normal. 

 

Ce panel d'enfants observés se divisait en deux groupes distincts, les Rattlers et les Eagles, mais néanmoins chacun composé de jeunes issus de familles de classes moyennes, jugés intelligents et socialement adaptés, quand les chercheurs jouaient le rôle du personnel du campement. Au fil d'une première semaine de camping, les deux groupes évoluèrent séparément, se créant leurs propres hiérarchies internes sans porte d'attention à l'autre équipe.

 

Après cette première phase, les enfants ont été invités à se côtoyer de loin, une situation qui aura donné lieu à l'émergence d'un sentiment de rivalité comme de territorialité. Un antagoniste bientôt épicé par l'annonce par les chercheurs d'un prochain tournoi visant à opposer les deux groupes. Une situation qui allait susciter l'apparition des insultes, tandis que la première défaire du camp des Eagles allait remettre en question la position de leur premier leader charismatique au profit d'un garçon plus agressif prêt à battre ses équipiers qui ne prendraient pas le jeu au sérieux.

 

 

 

 

Dès le premier jour de compétition, l'un des camps avait brûlé le drapeau de l'ennemi, quand le lendemain l'autre équipe vengeait déjà l'affront en rendant la pareille, provoquant des bagarres qui ont nécessité que les groupes soient séparés. Bientôt les tribus allaient se farder de peintures de guerre et se provoquer par des raids nocturnes, et autres attaques à coups de bâtons et de battes de baseball. Bien que le cadre de survie ait été présenté comme idyllique par les chercheurs, sans manque de nourriture pour les jeunes, la guerre semblait inéluctable. 

 

Et autres anecdotes de survivants

 

De même, au cours des divers épisodes catastrophiques véridiques, cités plus haut, les groupes de survivants se seraient bien souvent entredéchirés, les plus faibles faisant généralement les premières dépouilles, voire les premiers casse-croûte. Comme dans le livre de William Goldwing, l'éloignement de la civilisation ferait ressurgir des craintes irrationnelles.

 

Les auteurs comparent notamment la bête qui effraie les personnages de Sa majesté des mouches avec un phénomène observé au cours de l'expédition du Belgica. Pris dans la glace dans l'Antarctique, lorsqu'un premier membre de l'équipage est décédé, les autres auraient attribué sa mort à l'obscurité de la nuit polaire qui troublait leurs repères. 

 

Saisis de panique, ils se seraient alors refusé un enterrement en bonne et due forme de leur compagnon d'infortune, et auront préféré abandonner sa dépouille en la lestant et la faisant plonger à travers un trou creusé dans la couche de glace qui recouvrait les eaux. Bientôt, l'équipage fut en proie aux hallucinations collectives, et s'imaginait entendre des gémissements se répercuter sur la coque du navire, qu'ils imputaient à ce cadavre en suspension dans la flotte. Une sorte de démence sembla atteindre ainsi tous les membres de l'équipage et provoquer jusqu'à la mort du chat. 

 

Lors de l'effondrement de la mine de San José en 2010, les mineurs ensevelis dans les profondeurs de la terre, eux aussi, auraient été amenés à craindre la bête qu'ils imaginaient tapie quelque part dans l'obscurité et le silence. Les survivants ont évoqué avoir senti ne pas être seuls, et auraient imputé cette présence au diable. Les survivants de l'épisode du Radeau de La Méduse, quant à eux, auraient également succombé à la crainte des ténèbres, qui les aurait conduits à s'entretuer au fil des nuits. Quand les lendemains, au retour de la lumière et de leurs esprits, ils dénombraient toujours plus de victimes de leurs propres massacres. 

 

Comme Golding décrivait lui-même sa bête de fiction, la figure monstrueuse n'exprimerait rien d'autre que « ces choses ayant rampé hors de leurs propres os et de leurs veines, ils (les personnages) ne savent pas si c'est une bête du ciel, de l'air, ni même d'où elle vient, mais il y a quelque chose de terrible à ce sujet comme à propos des conditions de l'existence ».