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Censure d'un imprimeur chinois : le Reader Digest courbe l'échine

Clément Solym - 03.04.2014

Edition - International - censure - impression de livres - Chine


Une auteure australienne a refusé de se plier aux demandes de censure de l'imprimeur chinois chargé de sa réalisation. Son ouvrage, Thirst, contient des références assez peu appréciées en Chine, comme le Falun Gong, pratique martiale taoïste redoutée par le Parti communiste, ou encore des allusions à la torture. Suffisamment pour que l'éditeur intervienne et demande… que les termes soient effectivement remplacés.

 

 

 

 

Le livre devait sortir en Australie, Nouvelle-Zélande, Malaisie, Inde et Singapour. Et pour assurer le bon déroulement de l'impression, l'éditeur a suggéré à LA Larckin que les mots qui gratouillent soient remplacés. On allait donc parler de « conviction religieuse » et non plus du Falun Gong et de « tourments », plutôt que de torture. Mais pour l'auteure, pas question de céder, rapporte le SMH.

 

« Si j'avais pris les devants et changé mon travail pour pouvoir obtenir cette parution, je me serais trahie moi-même et ce que je crois, c'est que j'aurais trahi les personnages du livre, et mes lecteurs, qui me lisent justement en raison de ces thèmes que j'aborde », lance-t-elle. Et d'ajouter : « Ce n'est pas une question de jugement littéraire de leur part, mais une chose imposée par un tiers. Les changements déforment mes opinions et le contexte de mon histoire. »

 

Cette demande de censure, dévoilée dans la presse, a provoqué une crise médiatique, et de nombreuses personnalités littéraires ont pris la défense de l'auteure menacée, tels que Val McDermiod et Michael Robotham. 

 

 

 

 

 

L'éditeur du Reader Digest Australia, Walter Beyleveldt, a catégoriquement nié que sa maison ait pu envisager de faire modifier le texte. « Nos imprimantes se trouvent en Chine et nous travaillons selon leurs règles. Je n'aurais absolument pas appelé à la censure. Nous voulions sortir quelques éléments de son livre, et elle ne nous laissait pas faire, aussi nous trouvions nous sans autre alternative que de retirer le livre. Elle n'est évidemment pas satisfaite de ce résultat, et cherche à en faire tout une histoire. De notre point de vue, il n'y a pas matière à cela. »

 

Bien entendu, le livre aurait pu être imprimé ailleurs, mais cela aurait augmenté son prix de vente. « Je ne pense pas, pour être honnête, que ce livre mérite une dépense supérieure. Je ne crois pas que le livre soit bon au point de mériter d'être imprimé dans un endroit plus onéreux. » L'intéressée appréciera l'attention. 

 


 

Et le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle a su s'y prendre pour attirer l'attention : depuis Twitter, LA Larkin a interpellé tout ce que la planète peut compter de médias littéraires et d'auteurs, d'associations et d'organisations, pour pointer ce qu'elle estime être les défaillances de son éditeur. Le Guardian s'est également fendu d'un long article pour dévoiler l'affaire.

 

Alors que l'oppression politique est loin d'être un thème majeur dans l'ouvrage, l'agent de Larkin, Phil Patterson souligne qu'il s'agit là d'un acte de « censure extraterritoriale », et pourrait tout à fait créer un dangereux précédent dans l'industrie. Déplacer l'impression du livre de la Chine vers un autre pays aurait un coût évident - 30.000 $ - mais quel est le prix de la liberté d'expression s'interroge-t-il. 

 

Une situation d'autant plus paradoxale que, durant la Guerre Froide, le Reader Digest était une entité profondément opposée au communisme, au point que l'on murmurait que la CIA comptait parmi ses financiers.