Censure d'un roman graphique dans une bibliothèque scolaire du Minnesota

Joséphine Leroy - 30.05.2016

Edition - International - Cet été Jullian Tamaki - Young Adults graphique - Etats-Unis censure école


Aux États-Unis, le roman graphique pour jeunes adultes This One Summer, de Jillian Tamaki et Mariko Tamaki (Cet été-là, éd. Rue de Sèvres, trad. de l’anglais par Jean-Luc Ruault) a été retiré la bibliothèque scolaire d'une école du Minnesota. Et cela n’est pas passé inaperçu auprès des défenseurs de la liberté d’expression, qui se saisissent de l’affaire. La National Coalition Against Censorship estime que cette décision menace « le droit essentiel à la liberté d’expression ». 

 

 

 

 

Ce mois-ci, une école de la ville de Henning, dans le Minnesota, a décidé de retirer le livre Cet été-là des étagères de sa bibliothèque suite à la plainte d’un parent d’élève. Le conseiller principal en éducation a indiqué au Daily Globe qu’il avait pris cette décision en coordination avec le proviseur — encore un — et le bibliothécaire universitaire. Les trois responsables y voient un vocabulaire « inapproprié » et, de ce fait, ont trouvé « inapproprié » de l’inclure dans le catalogue de la bibliothèque scolaire. « Je l’ai trouvé foncièrement vulgaire », explique Jeremy Olson, le CPE en question.  

 

« Oui, mais... »

 

« Je ne défends pas la censure », ajoute-t-il, « mais je trace des limites dès lors que le récit présente pour moi un caractère pervers ou de la vulgarité ». Il dit ne pas comprendre pourquoi l’éducation aurait besoin de « dépasser les limites ». « Où est la démarcation ? », se demande-t-il. 

 

Cet été-là est considéré comme un roman pour jeunes adultes dit « YA » [Young Adults, NdR], un genre au succès non démenti. Le livre raconte l’histoire de Rose, partie en vacances avec ses parents dans une maison au bord du lac. Comme tous les étés, elle y retrouve Windy, une jeune fille à la personnalité exubérante. À 13 ans, l’adolescente sent des changements se dérouler progressivement. Le récit porte sur les évolutions physiques et psychologiques engendrées par la puberté, ce qui devrait au contraire convenir tout à fait à un établissement scolaire. Mais les responsables de l’école ne le voient pas du même œil, ce qui déplaît aux associations défendant la liberté d’expression. 

 

Car ce retrait correspond à un acte de censure pour les associations de défense de la liberté d’expression. Dans une lettre ouverte adressée au CPE, la National Coalition Against Censorship se prononce sur le sujet : « Cet été-là est un roman graphique acclamé par la critique, il a remporté en 2015 le prix illustration de Caldecott et le prix Michael A. Printz parce que c’est un livre jeunesse remarquable (notons que l’éditeur conseille Cet été-là pour les enfants âgés de 12 ans ou plus). » 

 

« Restreindre l’accès au livre, selon des critères de mérite littéraire et sans argument supplémentaire, est problématique pour une bibliothèque scolaire et soulève de sérieuses interrogations. Le Premier Amendement interdit aux fonctionnaires d’enlever des idées sous prétexte que certaines personnes les trouvent controversées ou offensantes. » 

 

L’association s’étonne que le CPE qualifie l’ouvrage de « foncièrement vulgaire », spécifiquement au regard des « critères établis » : « Aucun texte ne permet de dire qu’un ouvrage est foncièrement vulgaire simplement parce qu’il contient des passages blasphématoires », écrit l’association. « L’ouvrage fait partie du catalogue de nombreuses écoles à travers les États-Unis. Il y a eu quelques doutes, mais, jusqu’ici, il est resté dans tous les catalogues. »

 

Pour l’association, accepter ce cas-là, c’est autoriser par la suite les parents à peser constamment sur le personnel éducatif. « [Cela] ouvre la porte à un retrait systématique d’œuvres littéraires sur demande des parents ». Elle cite des livres considérés aujourd’hui comme des chefs-d’œuvre, mais qui auraient pu être retirés suivant des critères similaires : L’Attrape-cœurs, de Salinger ; Beloved, de Toni Morrison ; Black Boy, de Richard Wright ; Abattoir 5 ou la Croisade des enfants, de Kurt Vonnegut Jr. 

 

« Nous vous incitons fortement à remettre sur les étagères de la bibliothèque de Henning School Cet été-là, et d’adopter une politique formelle quant aux usages du matériel bibliothécaire. Toute autre décision de ce type met en péril le principe essentiel de liberté individuelle, de démocratie, et une éducation digne qui comprend le droit de lire, le droit de critiquer, de questionner et de penser par soi-même. » 

 

Plusieurs cas similaires déjà relevés dans les écoles américaines 

 

En 2014, la NCAC avait déjà relevé des censures dans les bibliothèques américaines. 10 ouvrages avaient fait l’objet de plusieurs plaintes déposées à l’initiative des parents, dont Fifty Shades of Grey. Un an auparavant, le Perspeolis de Marjane Satrapi avait fait l’objet de censure dans un district scolaire de Chicago. 

 

Les écoles américaines font de plus en plus parler d’elle sur ce type de sujets. Le mois dernier, le proviseur d’une école privée américaine (The Acorn School) avait provoqué la colère en publiant un texte dans lequel il prétendait tout à fait naturellement que la littérature fantastique était une littérature du diable. Il avait particulièrement pris pour cible la saga Harry Potter. 

 

Si les établissements se distancent autant d’une politique éducative commune et cohérente, nul doute que les cas de censure se poursuivront aux États-Unis. Les associations restent toutefois vigilantes, bien heureusement.