Censure, liberté d'expression : les bibliothèques face au politique

Antoine Oury - 24.06.2014

Edition - Bibliothèques - bibliothécaires - censure - rôle politique


Le 60e Congrès de l'Association des Bibliothécaires de France (ABF) est un événement professionnel avant tout, mais les spécialistes de l'information et la documentation ne se coupent pas de leur public, les citoyens et usagers des établissements. Les questions de censure furent mises en lumière en début d'année, par la polémique Tous à Poil, mais la volonté de contrôle des bibliothèques est loin d'être un épiphénomène.

 


Lionel Dujol, Gérard Briand, Philippe Colomb - 60e Congrès de l'ABF

Lionel Dujol, Gérard Briand, Philippe Colomb - 60e Congrès de l'ABF

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Qui dit censure pense police d'État, Fahrenheit 451 et livres brûlés en place publique dans un joyeux autodafé. Mais la réalité est tout autre : les bibliothécaires présents ont pu échanger sur leur relation délicate avec les élus municipaux, parmi les plus prompts à tenter d'imposer leur autorité. Ainsi de l'entrée de Crash, de J.G. Ballard, dans un établissement de Metz. Un élu avait désapprouvé sa mise à disposition dans les rayons, pour cause de pornographie automobile.

 

Un documentaliste, au sein d'un lycée, avait vu le proviseur, nostalgique de l'Algérie française, recommander - pour ne pas dire demander - l'abonnement à Historia plutôt qu'à L'Histoire, pour cause de ligne éditoriale peu appréciée. Dernièrement, à Aulnay-sous-Bois, c'est le maire UMP, soutien affiché de Jean-François Copé, qui a demandé à voir tous les bons de commande des bibliothèques pour exercer son autorité sur les titres achetés. Dans les jurys de recrutement des bibliothécaires eux-mêmes, certains élus se sentent obligés d'être présents, afin de fournir leur avis quant aux différents candidats...

 

Travailleurs de la culture, et partisans d'un partage de l'information au plus grand nombre, les bibliothécaires sont généralement soupçonnés d'opinions politiques gauchisantes, quand ils ne sont pas classés dans la catégorie des dangereux hippies. Le tristement célèbre Jean-Yves Le Gallou avait ainsi diligenté une enquête sur les fonds des bibliothèques des Hauts-de-Seine, pour vérifier la présence d'ouvrages signés « à droite », notamment Pierre Gripari, au rayon enfants.

 

Un professionnel présent, passé sous les fourches caudines de Le Gallou, confiera, dans un mélange de culpabilité et de fierté, être sorti avec la meilleure note de l'examen de conscience, simplement parce qu'il s'était montré consciencieux, et avait pris soin de représenter de la manière la plus égale possible les différents bords politiques.

 

Des événements aux collections, la bibliothèque est un lieu politique

 

En matière de censure ou de pressions diverses, les bibliothécaires peuvent se tourner vers le comité d'éthique de l'Association des Bibliothécaires de France, représenté par Gérard Briand, ancien président de l'ABF, Françoise Danset, ancienne présidente de l'ABF, Michel Melot, ancien président du Conseil Supérieur des Bibliothèques et Georges Perrin, ancien Inspecteur Général des Bibliothèques. Le comité n'effectuera aucune démarche, mais fournira aux bibliothécaires un soutien et des conseils pour les différents recours adéquats.

 

 

Badge L'ABF contre la censure

Badge de l'ABF (dessin de Claude Ponti) (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

  

 

Les bibliothécaires pressurés pourront notamment s'appuyer sur les déclarations de l'UNESCO en matière de bibliothèque publique, ou encore la déclaration de Glasgow, de l'IFLA (Fédération internationale des associations de bibliothécaires et d'institutions), sur le numérique. « Face à des références universelles, internationales, il est difficile pour un élu de contester et de camper sur ses positions », assure Gérard Briand.

 

Les lois sur la décentralisation des services de l'État, commencées en 1981, ont pu faire craindre « une nouvelle forme de féodalité » aux bibliothécaires, « avec des élus gérant selon leur bon vouloir les établissements de prêt », mais, dans les faits, la réalité est autre. Une loi faisait partie des projets afin d'éviter ce genre de gestion arbitraire, mais s'est finalement changée en code de déontologie, sans valeur juridique, mais avec un impact symbolique certain. « Dans tous les cas, le droit universel prévaut sur ceux de la commune », conclut Gérard Briand.

 

Philippe Colomb, membre du comité FAIFE sur le libre accès à l'information et sur la liberté d'expression au sein de l'IFLA, précise que la politique au sein des bibliothèques ne se limite pas à la censure. En exerçant leur métier, les bibliothécaires assument, qu'ils le veuillent ou non, un rôle politique en mettant des documents et des informations à la disposition des citoyens.

 

Aux États-Unis, les bibliothèques ont ainsi joué un rôle important dans la prise de conscience du changement climatique, en utilisant les données du gouvernement, les fameuses Big Data, pour mettre en avant les bouleversements des conditions météorologiques. Il s'inquiète toutefois des censures de Google, Apple ou Amazon, moins visibles que celles exercées sur des ouvrages papier, mais tout aussi dangereuses, sinon plus, à l'ère numérique.

 

Les professionnels présents ont témoigné du manque d'outils disponibles pour assurer au mieux ce rôle politique : quelle relation avec les élus, quels devoirs à l'approche d'une élection... Autant d'événements dans la cité pour lesquels les bibliothèques devraient plus s'impliquer. Une bibliothécaire termine : « Lorsque j'invite la Quadrature du Net pour une session d'information sur les libertés en ligne, je fais un acte politique. Pourtant, je ne m'autorise pas à dire que je fais de la politique. »