Ces écrivains qui se font passer pour des femmes pour mieux vendre

Bouder Robin - 20.07.2017

Edition - Société - auteurs pseudonymes - écrivains pseudonymes - hommes femmes édition


Les pseudonymes sont monnaie courante dans le milieu de l'édition. Que ce soit par le biais d'initiales ou de faux noms, de nombreux auteurs préfèrent vivre cachés pour des raisons multiples. Pendant un temps, cette « mode » touchait particulièrement les femmes, qui préféraient ne pas dévoiler leur sexe, d'abord à cause des interdits, puis, pour diverses raisons marketing. En revanche, on parle moins de ces hommes qui, eux aussi, changent de sexe en prenant la plume.

 

Man and woman silhouettes.jpg

Fred Bchx (CC BY 2.0)

 

C'est une information que bien peu soupçonnaient que le Wall Street Journal vient de dévoiler : Riley Sager, la maman du thriller Final Girls, est en réalité... un papa, nommé Todd Ritter. Techniquement, jamais l'auteur n'avait été officiellement décrit comme une femme ; en fait, toutes les informations que la maison d'édition Dutton faisait circuler à son propos étaient non genrées. Pas d'utilisation de pronoms, de photographies ou de quelconques allusions, l'illusion était parfaite : seul le pseudonyme portait à confusion.

 

Bien sûr, d'autres éléments poussaient les lecteurs à croire à une femme derrière l'écriture de ce roman paru le 11 juillet dernier : le site officiel du livre, par exemple, coloré de rose et parsemé d'arbres. Et pourtant, qui a dit que le rose et la nature devaient forcément être connotés comme des éléments féminins ?

 

Mais le but de ces auteurs n'est pas nécessairement de défaire les clichés selon lesquels un homme ne pourrait pas écrire de romans mettant en scène des personnages féminins aussi bien qu'une femme : aujourd'hui, les romances, fictions ou autres genres mettant en scène des femmes comme personnages principaux, tels que Gone Girl, Girl on a Train, The Girls, Luckiest Girl Alive et autres titres en « Girl », sont pour beaucoup écrits par des femmes. De là à ce que l'esprit commun en fasse un cas général...

 

Certains auteurs masculins changent donc d'identité pour être sûrs d'attirer le bon public et mieux se vendre. La méthode la plus commune consiste à prendre des initiales : tout comme Joanne Rowling avait pris le pseudonyme de J.K. pour signer ses premiers romans, son éditeur pensant que Harry Potter aurait ainsi plus de chances de se vendre auprès des garçons, beaucoup d'hommes prennent des noms non genrés, comme J.P. Delaney (AKA Tony Strong, La Fille d'avant), A.J. Finn (alias Daniel Mallory, The Woman in the Window) ou encore S.J. Watson (de son prénom Steve, Avant d'aller dormir)...

 

Sexisme dans l'édition britannique : les témoignages qui inquiètent


Watson explique que la décision de lui faire porter des initiales venait de son éditeur. Tous deux ont pu constater par la suite que bon nombre de lecteurs prenaient l'auteur pour une femme juste en ayant lu son œuvre... Une erreur que l'écrivain a trouvé flatteuse, et qui l'a poussé à garder son pseudonyme.

 

D'autres auteurs vont plus loin, en prenant des noms connotés : Iain Blair a écrit ses 29 romances en tant qu'Emma Blair pour ne pas risquer de faire fuir son public ; Philip Larkin, lui, a écrit des romans érotiques sous le faux nom de Brunette Coleman, car, bien entendu, quel homme digne de ce nom oserait toucher à un genre exclusivement réservé aux femmes ?
 

Échapper à la célébrité, ou en offrir

 

Pour d'autres, il s'agissait simplement d'échapper à leur identité — parfois même à une célébrité trop lourde. Tout comme J.K. Rowling prend le nom de Robert Galbraith pour écrire ses polars — bien que le secret ait vite été éventé... — l'auteur du Magicien d'Oz, Lyman Frank Baum, a pris plusieurs pseudonymes au cours de sa vie ; Yasmina Khadra, désignée par la presse française comme « la voix authentique d'une femme arabe », s'est révélée être un homme ayant pris le nom de son épouse. 

 

Benjamin Franklin lui-même s'est pris au jeu du pseudonyme féminin, mais pour des raisons plus altruistes : en un temps où peu de place et d'attention sont accordées aux femmes, il écrit Le Discours de Polly Baker en 1747, afin de dénoncer la législation qui punit de façon inéquitable les femmes et les hommes, amoindrissant systématiquement la responsabilité des derniers. D'autres auteurs suivront l'exemple du politicien, comme Samuel Johnson, essayiste ayant rapporté l'histoire de Misella, travailleuse du sexe.

 

Nombreux sont donc les cas où auteurs masculins et féminins se confondent, remettant mine de rien beaucoup de préjugés en question... Mais si l'on parle bien de genre ici, ce n'est pas le seul tableau sur lequel on peut ainsi jouer : beaucoup d'indications peuvent transparaître à travers le nom d'un auteur, comme son origine ethnique parfois, et certains auteurs n'hésitent pas à s'en servir. Le poète américain Michael Derrick Hudson s'est ainsi changé en Yi-Fen Chou pour vendre certains de ses recueils. Tromper son lecteur de cette façon, cela ne pose-t-il pas après tout quelques problèmes moraux ? Mais comment définir des limites à ne pas franchir, dans ce qui relève finalement de la liberté artistique ?

 

Via The Guardian