Ces sales gosses du Moyen Âge qui griffonnaient dans les manuscrits

Orianne Vialo - 13.07.2016

Edition - Société - manuscrits médiévaux enfants - dessins enfants manuscrits - étude dessins enfants


Enfants et livres anciens étaient étroitement liés au Moyen-Âge : c’est la scientifique Deborah Ellen Thorpe, chercheuse au centre d’études médiévales de l’Université de York (Nord de l’Angleterre) qui le dit. Après avoir observé des griffonnages dans les marges du livre médiéval LJS 361, la chercheuse a réalisé une étude, qu’elle a publiée le 29 juin dernier, dans laquelle elle explique qu’à l’époque, les enfants étaient actifs dans la vie matérielle des livres médiévaux. 

 

(Domaine public)

 

 

Tout part de trois griffonnages dans les marges du livre médiéval LJS 361, dont le contenu était empli de tables astronomiques et astrologiques, de sermons dominicains datés de 1327 et écrit en latin par un frère au couvent des Dominicains à Naples. Intriguée par la présence des dessins à des endroits pour le moins incongrus, Deborah Ellen Thorpe a décidé de mener l’enquête.

 

Tout d’abord, elle a interrogé des psychologues pour enfants, qui ont attesté que les tracés avaient été réalisés par des enfants. Après étude des croquis, cette hypothèse a été vérifiée, les psychologues ayant même précisé qu’ils avaient été effectués par des enfants de très jeune âge. Cependant, il n’y a aucun indice qui permet de relier ces dessins à une position géographique particulière, donc impossible de savoir s’ils ont été réalisés par des enfants habitants en Europe ou pas.

 

Comment ses enfants ont-ils eu accès à ces livres, pourtant de grande valeur ?

 

La scientifique a ensuite cherché à comprendre pourquoi et comment, ce livre du XIVe siècle s’est-il retrouvé entre les mains des enfants, alors que l’ouvrage se trouvait initialement dans un couvent dominicain. À force de recherches, Deborah Ellen Thorpe en a conclu que le livre avait été transporté à travers le temps, de monastères en salles de lecture modernes. D’autre part, elle a établi que ce livre était également peut-être sorti des murs du couvent des Dominicains pour la simple raison qu’il avait été emprunté par un autre frère ; ou vendu, comme l’encourageait le religieux dominicain Humbert de Romans à l’époque. 

 

Cette étude suggère également que les jeunes enfants ont été autorisés à accéder à ce livre du XIVe siècle par des adultes. Peut-être les consultaient-ils dans le processus de développement de l’alphabétisation, ou était-ce pour que d’autres le leur lisent ? Autant de questions de recherche liées à l’éducation des enfants prémoderne, et le rôle que des livres médiévaux dans ce processus. Cette étude élargit donc le champ de la codicologie pré-moderne en fournissant des preuves matérielles que les jeunes enfants faisaient partie de la vie des livres médiévaux.

 

D’ailleurs, après maintes hypothèses, Deborah Ellen Thorpe en est arrivée aux mêmes conclusions que Munro lors de son étude des œuvres d’Abraham Cowley (publiées entre 1668 et 1721) en 2012. D’après lui, il n’y avait pas que les livres jeunesse qui ont été lus par les enfants. Les plus jeunes encore en développement auraient, à un moment ou à un autre, eu accès aux livres de leurs parents. Cependant, certains auteurs tels que Porck estiment que les enfants sont les pires ennemis du livre. « Peu importe ce qui tombe entre leurs mains, soit cela reste en parfait état, ou est ruiné à jamais » écrivait-il dans son ouvrage Comment préserver les livres pour qu’ils durent éternellement (2008).

 

Des dessins marginaux réalisés par des enfants... mais aussi par des adultes

 

Mais il faut croire que les enfants n’étaient pas les seuls à apposer leur marque dans les marges des manuscrits puisque des adultes le faisaient également. Les illustrations marginales des manuscrits médiévaux ont rencontré un franc succès, et son intérêt n’a fait que grandir au milieu du XXe siècle. Les chercheurs ont ainsi reconnu, à l’époque, que ces marges ne devaient pas être négligées dans un processus d’analyse du texte, mais devaient être examinées avec autant d’intérêt que les mots des auteurs. En fait, ces dessins constituaient bien souvent un texte secondaire, en interaction avec son contenu. 

 

Bien sûr, les dessins pour enfants ne sont pas comparables à ceux réalisés par les adultes. D’une part parce que les plus jeunes avaient tendance à dessiner dans les ouvrages anciens davantage pour chasser leur ennui, tandis que les réels artistes le faisaient pour apporter des éléments de compréhension aux textes. Néanmoins, ces annotations enfantines demeurent importantes, puisqu’elles permettent de retracer, toutefois sans grande précision, le cheminement d’un ouvrage au fil des années voire, dans ce cas de figure, des siècles. 

 

via cogent oa