Ces traducteurs qui parlent la langue des enfants

Clément Solym - 16.05.2012

Edition - Les maisons - traducteurs - album jeunesse - SGDL


Qui connaît le traducteur de Oui-Oui ? Ou encore celui de Super-Charlie, l'album jeunesse de Camilla Läckberg ? Grand silence dans la salle... Et pourtant, sans lui, votre bout de chou ne pourrait  vraiment pas lire son album jeunesse, à moins qu'il soit doté d'une sensibilité précoce aux langues étrangères. La journée panorama de la littérature pour la jeunesse, organisée par la SGDL, la Charte et l'Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF), a réservé une table ronde à ces travailleurs de l'ombre.


C'est la base : « trouver l'écriture la plus en adéquation avec le texte d'origine », et personne ne devrait contester l'affirmation de Cécile Térouanne, directrice éditoriale aux Éditions Hachette Jeunesse. Mais la traduction des albums jeunesse dresse une nouvelle exigence pour celui qui s'y attelle : « Pour chaque phrase, c'est un vrai cas de conscience » confie Rose-Marie Vassallo, auteure et traductrice. « Les enfants vont apprendre par coeur les albums, et donc « ce » français que nous y injectons » poursuit-elle.

 

De gauche à droite : Lim Yeong-Hee, Cécile Térouanne, Rose-Marie Vassallo, Emmanuèle Sandron

 

 Si les albums jeunesse renferment moins de texte à traduire qu'un roman, l'exercice n'en reste pas moins difficile, voire rendu un peu plus ardu par l'âge des lecteurs : les références culturelles devront être adaptées, ou bien expliquées à un jeune public, sans se reposer sur les notes de bas de page... Lim Yeong-Hee en sait quelque chose, elle qui traduit régulièrement du coréen au français, et vice-versa. « Je suis traversée de conflits internes » s'amuse Emmanuèle Sandron, qui jongle entre France et Belgique (y compris le schisme Flamands/Wallons) dans ses traductions.

 

Tout torturé qu'il soit, le traducteur doit tisser des liens avec les maisons d'édition pour s'assurer une activité régulière : une fiche de lecture, composée d'un résumé de 40 lignes, de commentaires stylistiques et d'un échantillon de traduction constitue le passage obligé qu'il convient de faire parvenir à une maison d'édition. La rémunération, s'il y en a une, varie selon les éditeurs : dans l'ensemble, tout le monde admet qu'elle reste médiocre si elle n'est pas suivie par une traduction complète.

 

 

En cas de collaboration fructueuse, l'éditeur pourra compter sur le traducteur pour que celui-ci devienne un « apporteur » : au fait de l'actualité éditoriale à l'étranger, un traducteur pourra devenir une sorte de boussole aux ouvrages de qualité. « Je ne sais même plus quand je suis apporteur, souligne Emmanuèle Sandron, cela se fait naturellement, et j'apporte sans m'en rendre compte. » Les éditeurs, comme le précise Cécile Térouanne, s'échangent entre eux les fiches de lecture, et donc les traducteurs.

 

Ensuite, après traduction, il est rare que l'auteur exige des modifications au texte, mais il dispose toujours d'un droit de regard. Rose-Marie Vassallo, qui dispose d'un double point de vue d'auteure et de traductrice, concède que le passage d'une langue à l'autre est parfois douloureux : « Vous jouez avec les temps de la langue française et... Paf ! Tout au prétérit dans la version anglaise... » Les droits des traducteurs, tout juste reconnus, seront parfois source de conflits, à la manière de « Fifi Brindacier », longtemps déposé, ou des Hauts de Hurlevent, un titre que Hachette n'a pas pu utiliser pour sa nouvelle traduction de Wuthering Heights.


Quelques licences, particulièrement tatillonnes, comme Star Wars ou Naruto, exigent même une double traduction : le texte adapté devra être à nouveau traduit dans sa langue d'origine pour vérifier si les écarts ne sont pas trop importants. Quand on parle de traduction, la création n'est pas loin, mais la trahison reste une peur persistante.