Cesser la caricature au NY Times, “c'est laisser l'anxiété sombrer dans la lâcheté”

Maxim Simonienko - 12.06.2019

Edition - International - new york times - caricature trump netanyahu - caricature antisémite times


Le New York Times va cesser de publier des caricatures politiques suite à un nombre incalculable de critiques sur les réseaux sociaux au sujet d'une parution jugée antisémite, le 25 avril 2019. Le dessin satirique mettait en scène le Premier ministre israëlien, Benjamin Netanyahu, sous la forme d'un chien-guide, tenu en laisse par un Donald Trump aveugle et portant une kippa.
 
Siège du New York Times (Haxorjoe - CC BY-SA 3.0)
 



Twitter, “un lieu de fureur, pas de débat” selon Chappatte


James Bennet, rédacteur en chef de la section « International » du journal, a annoncé que, dès le mois prochain, ses pages se verraient amputées de toute caricature. Une décision qui rejoint celle de la section « National » qui avait cessé de publier des séries hebdomadaires de dessins humoristiques pour publier des bandes dessinées satiriques.

« Nous sommes très reconnaissants et fiers du travail accompli par Patrick Chappatte et Heng Kim Song pour l'édition internationale du New York Times », a-t-il déclaré. « Depuis plus d'un an, nous envisageons d'aligner cette édition sur le journal national en mettant fin aux caricatures politiques quotidiennes et nous le ferons à compter du 1er juillet ».

(copyright : Antonio Moreira Antunes)


Cette décision a été prise le 10 juin 2019 et au même moment, Patrick Chappatte, caricaturiste et collaborateur de longue date du journal, révélait sur son blog qu'il avait été informé de la nouvelle par les rédacteurs du New York Times, la semaine dernière.

« Je crains qu'il ne s'agisse pas seulement de caricatures, mais du journalisme et de l'opinion en général. Nous vivons dans un monde où des foules moralisatrices se rassemblent sur les réseaux sociaux et s'élèvent comme une tempête, tombant sur les salles de rédaction d'un coup écrasant », écrit Chappatte.

« Cela exige des contre-mesures immédiates de la part des éditeurs, ne laissant aucune place à la réflexion ou à des discussions significatives. Twitter est un lieu de fureur, pas de débat. Les voix les plus outragées ont tendance à définir la conversation, et la foule en colère ».

Des paroles accompagnées d'un dessin que l'illustrateur avait publié en hommage à Charlie Hebdo :

« Sans sens de l'humour, nous sommes tous morts » (copyright : Patrick Chappatte)


Une opinion partagée par Kevin Siers, président de l'Association of American Editorial Cartoonists et dessinateur du Charlotte Observer : « C'est leur clarté et leur finesse, [celle] de leur satire, qui en font de puissants véhicules d'expression de l'opinion. Il n'y a pas de "par contre" dans une caricature éditoriale. Ce pouvoir, à juste titre, rend les éditeurs nerveux, mais cesser complètement de l'utiliser, c'est laisser l'anxiété sombrer dans la lâcheté. »


Plantu soutient son collègue suisse


Du côté français, le caricaturiste Plantu, qui a créé l'association Cartooning For Peace avec Chappatte et le diplomate Kofi Annan, a également rejoint l'avis de son collègue suisse. L'association réunit les illustrateurs de tout horizon et de toute religion afin de promouvoir la liberté d'opinion.

« On a défendu ce dessinateur portugais qui bien sûr n'est pas antisémite, mais qui a été présenté comme tel par les réseaux sociaux. On a été étonnés de voir le New York Times s'aplatir devant les réseaux sociaux, s'excuser deux fois. Ils ont enlevé le dessin. C'est une censure bête » a déclaré le dessinateur pour France Inter.

« On se rend compte que les peurs se sont installées dans tous les esprits. S'ils s'aplatissent tous, la liberté des dessinateurs va se réduire (mais ça c'est secondaire), mais c'est la liberté des journalistes, la liberté des citoyens, la liberté d'opinion qui va être mise en pièces [...]. Mais maintenant avec la manipulation des images [sur les réseaux sociaux] et de l'interprétation des images, nous sommes à la veille d'une disparition de la pensée et de l'opinion », a-t-il ajouté.
 

Les reportages dessinés pour remplacer la caricature ?


Pourtant, la caricature de l'artiste portugais Antonio Moreira Antunes est passée entre plusieurs mains. D'abord  publiée au Portugal dans le journal Expresso, distribuée ensuite par le syndicat CartoonArts International, elle a été sélectionnée par un rédacteur en chef du New-York Times de Hong Kong et publiée finalement dans l'édition mondiale du journal après délibération. Après moult excuses, l'éditeur A.G. Sulzberger a déclaré que le journal cesserait de publier des caricatures de membres ne faisant pas partie officiellement du personnel.

De nombreux lecteurs ont été irrités par la réticence du New York Times et ont commencé à réagir sur les réseaux sociaux : 
 
« Tragique pour le journalisme, et en contraste avec le Post Opinions qui emploie deux dessinateurs salués Ann Telnaes et Tom Toles. »
 
« Le NY Times publie un dessin nul et décide de cesser la publication de caricatures. En suivant cette logique, le journal aurait dû fermé après ses articles sur les armes chimiques en Irak en 2002-2003. »
 
« Quand le NYT publie un article ou une photo pour lesquels il est obligé de s'excuser, il n'arrête pas toute publication. C'est une réaction déplorable pour un journal qui a remporté un Pulitzer l'année dernière pour un reportage dessiné. »

Comme le précisent les tweets, le New York Times avait remporté le prix Pulitzer du dessin éditorial grâce au travail de l'écrivain Jake Halpern et l'illustrateur Michael Sloan. Leur récit graphique, Welcome to the New World, racontait les luttes quotidiennes d'une vraie famille de réfugiés syriens et sa peur de la déportation.

James Bennet a écrit que le New York Times a l'intention de faire « davantage de travail de ce genre et [espère] collaborer avec Patrick et Heng et d'autres sur de tels projets à l'avenir ». Une décision qui a mis d'accord Patrick Chappatte, qui a déclaré le mardi 11 juin : « Je suis heureux qu'ils laissent cette porte ouverte », en rappelant qu'il avait également essayé ce style de dessin, en 2016, avec son oeuvre Inside Death Row.
 
Au cours des trois dernières décennies, le nombre de caricaturistes dans les journaux nord-américains a drastiquement diminué, passant de centaines à quelques dizaines. Le Pittsburgh Post-Gazette a par exemple congédié le dessinateur Rob Rogers, l'un des finalistes du Prix Pulitzer de cette année, pour des propos anti-Trump.

via comicsbeat, The Washington Post



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