Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

“Cet anniversaire concrétise plusieurs années de travail”, (Eugénie Bachelot Prévert)

Nicolas Gary - 11.04.2017

Edition - Société - Jacques Prévert anniversaire - succession Prévert Fatras - poète artiste création


Pour la société Fatras/Succession Jacques Prévert, en charge de la gestion de l’œuvre de Jacques Prévert, l’année 2017 offre l’occasion d’une commémoration, « qui concrétise plusieurs années de travail ». Eugénie Bachelot Prévert, petite-fille de l’artiste, est devenue ayant droit à l’âge de 19 ans. C’est depuis 2000 qu’elle dirige cette structure.

 

Dans la maison de Jacques Prévert
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

« Cette année, c’est l’aboutissement : 17 années durant lesquelles nous avons tâché de sortir l’œuvre que le public connaît, tenter de dépasser les quelques poèmes appris à l’école, pour remettre en avant le cinéma, ou le groupe Octobre – sa troupe de théâtre », explique-t-elle.

 

Au cours des dernières années, une exposition à la mairie de Paris et plusieurs anniversaires avaient célébré l’auteur. Et notamment l’album de 2011 que portait Frédéric Nevchehirlian, Le soleil brille pour tout le monde. « Il s’était approprié les textes de Prévert à tel point qu’on a pu croire qu’il en était lui-même l’auteur », se souvient Eugénie Bachelot Prévert.

 

Entre 2016 et 2017, l’édition des œuvres a été au cœur de l’actualité : les livres pour enfants ont été réillustrés, pour leur donner une nouvelle modernité. « Ce fut loin d’être évident de revenir sur le travail que l’illustratrice Elsa Henriquez avait réalisé pour Contes pour enfants pas sages, ou sur celui de Jacqueline Duhême s’agissant des livres jeunesse post-mortem. »

 

Les éditions Gallimard jeunesse, motivées par l’enjeu, ont su passer ce cap difficile, et pourtant nécessaire : « Nous avons choisi ensemble les illustrateurs, cherchant à préserver l’esprit des œuvres. » D’autant moins facile que Jacqueline Duhême était une grande amie de la famille Prévert...

 

« C’est tout le problème avec les ayants droit », sourit Eugénie Bachelot Prévert, « on les voit comme ceux qui disent oui ou non, voire de simples tiroirs-caisse. Mais Fatras a pour vocation de débloquer les situations du mieux possible. Cela consiste par exemple à faciliter le recours aux droits pour un film, afin qu’il soit encore édité en DVD. »

 

Fatras, pour un peu d'ordre...

 

À l’époque de son père, se crée une structure destinée à conserver la maison de la cité Véron, où vécut également Boris Vian. En tant que bail professionnel, il fallait monter une société. « Le Moulin rouge, propriétaire des murs, nous y a poussés... » Mais Fatras permet surtout de ne plus avoir une gestion passive : « Toute la famille s’est impliquée pour gérer et valoriser l’œuvre aussi diverse que foisonnante de Jacques Prévert. »

 

Peut-être que la proximité avec Ursula Vian-Klüber, devenue très tôt ayant droit de Vian, a pu influencer le choix. Elle-même avait constitué une structure professionnelle, qui aura pu donner des idées au voisinage. « C’est aussi l’opportunité de disposer d’un véritable service juridique : pas vraiment très amusant, mais obligatoire. J’ai hérité d’un grand fatras juridique, et devais par conséquent être bien entourée. »

 

Fatras abrite ainsi les archives de l’auteur. « Si elles ne sont pas consultées, elles ne s’abîment pas. Mais l’intention est tout de même de les montrer – et pour cela, nous les conservons dans des supports adaptés. Et surtout, nous les numérisons pour avoir le moins possible à les manipuler. » Une activité qui permet également la classification – « il y avait tout à faire » !

 

Une première collaboration avec Naïve en 2007 avait abouti à la production de Jacques Prévert, l’humour de l’art. « Rien n’était rangé, nous avions simplement ouvert des caisses et sorti des documents pour le réaliser. » Une approche hasardeuse, qui aboutissait cependant à un portrait de Prévert très différent : jeune ou vieux, sur Paris ou ailleurs. « Ce fut le premier livre explorant la pluralité de son champ d’action artistique. »

 

Valoriser les archives, l'oeuvre, l'homme
 

Seuls deux classeurs de lettres, parmi les plus précieuses, avaient été mis en ordre. « Tout le travail était à faire. Et aujourd’hui, Fatras reçoit et traite les demandes, qu’elles émanent de la SACD, de Gallimard, ou de chercheurs. Nous essayons de ne jamais dire non, même quand les projets ne sont pas exaltants. » Toujours chercher à ouvrir les yeux sur l’immensité de l’œuvre, bien sûr.

 

« Les découvertes que nous faisons apportent également des précisions biographiques pour les universitaires, mettant en lumière des vérités scientifiques les plus justes. Nous ne sommes pas tatillons : juste soucieux d’être au plus près de ce que fut Jacques. »

 

Jacques Prévert, traditionnellement assimilé à un auteur jeunesse, fait toutefois peu l’objet de demandes d’universités. « Bien moins qu’on ne le croit : la plupart des sollicitations viennent du cinéma, parce qu’en littérature, il garde cette réputation d’auteur peu sérieux. » L’édition des lettres de René Bertelé, Gaston Gallimard et Jacques Prévert démontre largement le contraire. « On saisit comment les trois hommes sont parvenus à collaborer, c’est fascinant ! »


Dans la maison de Jacques Prévert
Le bureau de Jacques Prévert - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Ainsi, Fatras fait face à quelque 8 000 documents référencés, mais bien d’autres encore à découvrir. « Nous ne mettons pas tout sur internet, justement pour que l’on nous sollicite : nous voulons pouvoir répondre aux demandes, et pouvoir apporter toutes les explications nécessaires. »

 

Pour exemple, les chansons posent un léger problème : « Elles sont liées aux interprètes d’une époque, et, quand nous recevons des demandes pour une nouvelle mise en musique, cela devient compliqué, parce que l’exploitation est exclusive. » Dans le cas de Paroles, un accord avec Gallimard et les éditeurs de musique a permis de faire en sorte que les textes existent par eux-mêmes. « Si l’on veut être sollicité, c’est justement pour éviter de faire intervenir par la suite des avocats. »

 

Même si, à force de partager des archives et des informations, il devient inévitable qu’un certain vampirisme s’exerce. « Tout le monde peut écrire sur Jacques Prévert, il n’est pas nécessaire d’avoir notre autorisation. Mais nous découvrons de plus en plus des ouvrages qui ont utilisé les archives que nous gérons, sans même un avertissement ou un remerciement. »