Chine : parti unique, système autoritaire, pouvoir et corruption absolus

Xavier S. Thomann - 20.06.2013

Edition - Les maisons - Qiu Xiaolong - Cyber China - Polar


Dans le cadre de l'opération lancée par les Editions Points, Ce Polar n'est pas suédois, ActuaLitté revient avec les auteurs sur leur expérience, l'écriture et la conception de leur roman. Pour découvrir avec eux ce que peuvent être des polars, qui ne viendraient pas du froid... Aujourd'hui, nous rencontrons Qiu Xiaolong, auteur né à Shanghai en 1953. Lors de la Révolution culturelle, son père fut la cible des révolutionnaires et lui-même fut interdit d'école. Il dut émigrer aux États-Unis après les événements de Tian'anmen. Toutes les enquêtes de l'inspecteur Chen sont disponibles en poche chez Points.

 

 

 

 

Que pensez-vous de la «mode» du polar suédois?

 

J'aime les polars scandinaves. D'ailleurs, ils m'ont progressivement influencé. Je pense que si ces livres sont si populaires depuis quelques années, en France et dans d'autres pays, c'est parce qu'ils ont un aspect sociologique appuyé.

Je suis d'origine chinoise, et il y a des différences entre les polars scandinaves et ceux que j'écris. Alors qu'on peut dire que les crimes et la corruption existent partout, ce qui fait la spécificité de mes histoires, c'est l'univers dans lequel elles se déroulent : un pays au système autoritaire, avec Parti Unique, caractéristique d'un pouvoir absolu, mais aussi d'une corruption absolue.

L'enquête policière doit procéder dans l'ombre des intérêts du Parti, qui s'érigent toujours au-dessus de la loi, et mon personnage principal, l'Inspecteur Chen, est constamment déchiré entre sa loyauté envers son parti et sa conscience de policier. Ses enquêtes se terminent bien souvent par des compromis ou, pire encore, sont utilisées à des fins politiques contre son intention. Et Chen devient lui-même un antihéros, plutôt qu'un héros.  

      

Internet et les réseaux sociaux sont au cœur de votre dernier polar, Cyber China. Pensez-vous que ces outils puissent véritablement faire évoluer la vie politique chinoise, vers davantage de transparence et de démocratie ? 

 

Le livre Cyber China

Les cyber-citoyens ont frappé : ils mènent une impitoyable chasse à l'homme contre Zhou, un haut dignitaire du Parti, pris en flagrant délit de corruption. Lorsqu'il est retrouvé mort, la blogosphère se déchaîne et affole les autorités. Secondé par la troublante journaliste Lianping, l'inspecteur Chen doit agir au plus vite avant que la cyber-révolution embrase le pays. Chen est pris dans la Toile…

On ne peut pas exagérer l'importance d'Internet et des réseaux sociaux en Chine. Dans un pays où presque tous les médias traditionnels – journaux, livres, télévision et ainsi de suite – sont contrôlés par le Parti Communiste au pouvoir, Internet fournit la seule et unique alternative -  bien qu'elle soit très limitée, étant donné que le gouvernement essaie désespéramment de contrôler le web également. Pour vous donner des exemples, voici deux nouveaux termes apparus récemment dans la langue chinoise : les « flics du net » (« Net Cop » ), une expression qui désgine  l'énorme force gouvernementale qui filtre et supprime les blogs ou « mots sensibles » qui ne seraient soi-disant pas en faveur des intérêts du Parti ; et les « cyber-citoyens » (« Netizens »), un mot que désigne les personnes qui se battent contre le régime  autoritaire sur le Web – alors qu'il serait inimaginable pour eux de le faire ailleurs. C'est un combat continu.

Quelques progrès ont été réalisés, ironiquement, grâce aux nombreux scandales de corruption rendus public sur Internet, avec « la recherche de chair » et les autres techniques décrites dans Cyber China, et ce, malgré les tentatives désespérées du Gouvernement pour contenir la résistance des cyber-citoyens. Mais la route est encore longue, pour qu'Internet et les réseaux sociaux puissent permettre de véritables avancées en termes de transparence et de démocratie dans le pays.

 

 

La Chine, "un pays au système autoritaire, avec Parti Unique,

caractéristique d'un pouvoir absolu, mais aussi d'une corruption absolue".

 

 

Quels sont vos goûts en matière de polar ? Vous êtes plutôt Stieg Larsson ou Raymond Chandler?

 

Mes auteurs de romans policiers préférés sont Maj Sjowall et Pete Walhoo, dont l'approche sociologique a influencé mon écriture. Peut-être que c'est aussi parce que je ne m'étais pas fixé pour objectif d'écrire des romans policiers, mais simplement des romans sur la société chinoise en transition. Et c'est pour cette raison que j'aime aussi George Simenon. Son personnage, Maigret, est tellement humain. Par exemple, dans Le corps sans tête, il est presque submergé par son empathie pour le meurtrier quand il apprend comment un idéaliste a pu devenir un assassin à cause des  circonstances sociales.

 

Quand il n'est pas question de polar, qu'est-ce que vous lisez?

 

Je lis des poèmes et d'autres romans, des nouvelles, à la fois en Anglais et en Chinois. Pour me documenter pour les enquêtes de l'inspecteur Chen, je passe un certain temps à lire les journaux chinois et les blogs sur le Net. Ces derniers me permettent de me tenir au courant de ce qui se passe réellement en Chine, puisque les faits n'y sont pas autant dissimulés que dans les médias officiels. Je m'intéresse également à l'histoire et à la philosophie et je voudrais pouvoir leur consacrer davantage de temps.

 

Le polar est un genre qui connaît un grand succès depuis longtemps. Comment expliquez-vous cet engouement?

 

L'intérêt et la curiosité qu'on éprouve à découvrir ce qui s'est réellement passé sont dans la nature humaine. Comment ? Pourquoi ? Qui ? Ce sont les questions que tout le monde pose toujours, que ce soit dans un roman policier ou non.

Les romans policiers fournissent une façon alternative de s'intéresser à ces sujets. Ils permettent aussi de comprendre des cultures et des systèmes sociopolitiques différents.

 

 

 


Qiu Xiaolong

 

 

Comment fait-on pour s'inscrire dans un genre où la concurrence est aussi rude?

 

De mon côté, je pense que j'ai réussi à me différencier grâce au cadre de mes romans. Malgré les progrès économiques et matériels des dernières années, la Chine constitue encore un mystère pour certains lecteurs occidentaux. Et il se trouve que j'ai l'avantage de combiner plusieurs points de vue : celui d'être à la fois quelqu'un de l'intérieur (je suis né en Chine et y ai vécu durant trente ans) et de l'extérieur (j'ai été sensibilisé très tôt à  la littérature occidentale et j'ai vécu aux États-Unis pendant vingt ans) ; et celui d'avoir la voix d'un auteur qui écrit en anglais tout en restant chinois au fond de lui. Et je crois qu'un auteur de polar doit trouver un point de vue et une voix unique pour atteindre la reconnaissance, dans ce genre où la compétition est rude.

 

Enfin, que diriez-vous à nos lecteurs pour présenter votre ouvrage Cyber China ?

 

Cyber China est le huitième roman de la série de l'inspecteur Chen. C'est un roman sur ce qui se passe aujourd'hui en Chine. Et il est basé sur une authentique histoire de corruption officielle au sein du Parti, qui a été dévoilée par les cyber-citoyens. Comme dans ses précédentes enquêtes, l'inspecteur Chen se retrouve face à un dilemme moral. Alors que les autorités du Parti lui ordonnent d'orienter son enquête en fonction de leurs intérêts, il essaie de punir le vrai meurtrier. Et alors que le gouvernement lui demande de débusquer les « fauteurs de trouble du net », il trouve que leur combat contre la corruption du système est une cause juste.

 

Ainsi, Chen cherche à tâtons et, même à la fin du roman, il ignore si ses plans vont marcher.

 

Pour finir, je voudrais profiter de cette question pour remercier les lecteurs français de leurs réactions chaleureuses et de leurs encouragements. Et je souhaite également remercier Liana Levi et Points pour leur excellent travail dans leurs efforts pour rapprocher le livre de ses lecteurs.