Clichy Edizioni : un amour particulier pour la littérature française

Nicolas Gary - 24.05.2017

Edition - International - traduction littérature france - salon du livre de Turin - Clichy Edizioni Volodine


#salto30 – Biberonné par son père architecte, dès son plus jeune âge, avec Sartre, les films de Truffaut et Paris, Tommaso Gurrieri dirige aujourd'hui Clichy Edizioni. Cette maison d'édition basée à Florence s’est ouverte en 2012, avec un projet : transmettre en Italie des œuvres françaises. Et pas des moindres.


Clichy Edizioni
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Les adeptes de la ligne 2 du métro parisien comprendront mieux : « À l’origine, nous travaillions tous pour Barbes Editore, qui a fait faillite. Alors, certains d’entre nous ont mis leur argent dans la création d’une nouvelle maison, qui poursuivrait une mission similaire », nous explique le directeur général et éditeur. Clichy, une station de la ligne 2, à quatre arrêts de Barbès : le message est bien celui de la continuité.

 

Le catalogue de Barbes Editore n’a pourtant pas pu être sauvegardé dans son intégralité, seuls quelques titres purent être rachetés. Mais certains auteurs ont accepté de suivre la nouvelle aventure, comme Régis Jauffret ou Jean Rollin. « Avec le temps, nous étions devenus amis, c’est aussi cela le rapport avec un éditeur. » Et les écrivains n’ont pas non plus manqué de recommander quelques auteurs, qui trouveraient une belle place chez Clichy Edizioni.

 

Une porte ouverte vers la France
 

La maison s’est dotée de superbes atours. « Nous avons demandé à POL l’autorisation d’utiliser le même papier qu’eux, parce que j’étais personnellement attaché à cette qualité de l’objet. » L’identité s’en ressent : « Travailler avec des éditeurs francophones y participe : aujourd’hui, nous travaillons avec Seuil, POL ou L’Olivier. Il y avait Stock, aussi, à l’époque de Jean-Marc Roberts, mais leur catalogue me séduit moins aujourd’hui. » Et Gallimard, dont Daniel Pennac fut l’une des stars du salon de Turin ? « Nous aimerions, mais ils sont trop chers. »

 

Découvreur de talent, mais aussi passeur, Tommaso Gurrieri sait que son statut de petite maison est soumis aux offres des grandes maisons. « Barbes Editore avait traduit Olivier Rolin, et avec Clichy Edizioni, nous avons publié Tigre en papier. Mais depuis, Bompiani a acheté les droits pour Le météorologue. C’est ainsi que les choses vont, nous le savons. »

 

Mais c’est sans amertume, car d’autres auteurs viennent, et les talents français se dévoilent. « Volodine, dont on parle aujourd’hui beaucoup chez nous, c’est Clichy qui l’a publié. De même que le Cannibales de Jauffret, qui à mon avis aurait dû remporter le Goncourt. » Une véritable fierté que d’avoir l’instinct des prochains succès – ceux qui attireront l’attention des grandes maisons et des gros groupes.

 

Car dans la constitution de son identité, Clichy Edizioni a poussé très loin ses références à la vie parisienne. « Notre collection de classiques, qui compte des livres de Picabia, de Lautréamony – le Maldoror n’était plus publié en Italie – ou encore Zola, Une page d’amour, s’appelle Père-Lachaise. » Elle recense aussi des titres de Dickens, de Stevenson – de vrais classiques, en somme. 

 

Les œuvres contemporaines sont classées dans la collection Gare du Nord ; Rive gauche est consacrée à la fiction et la non-fiction américaine, que dirige Tiziana Lo Porto, et développe tout ce pan de la littérature d’outre-Atlantique. Et encore, on trouve Quai des Orfèvres, Sorbonne, Beaubourg, ou Bastille et même Les Halles : autant de manières de ranger les livres dans des ensembles qui donnent plus de sens aux publications. 


Clichy Edizioni
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Récemment, c’est la littérature jeunesse qui se fait une place dans la maison. « Nous l’avions envisagé dès le départ, mais cela a commencé comme un défi. Aujourd’hui, ces livres représentent la moitié de notre production – et nous commercialisons 70 livres par an. » En principaux partenaires, Casterman, P’tit Glénat ou Sarbacane, et dernièrement, L’école des loisirs. « Leurs livres, nous les avons vraiment gagnés, parce qu’ils avaient des exigences fortes. Voilà trois ans, ils nous avaient dit que nous devions faire nos preuves. Aujourd’hui... (sourire) »

 

Une collection spécifique a été montée, Carrousel, en référence au Louvre, qui accueillait un carrousel de chevaux pour les enfants. « Quel que soit le genre, nous travaillons sans agent ni scout. J’ai des relais à Paris, et choisis seul les livres que nous publions. Seuil m’envoie des manuscrits, mais, avec le temps, ils savent ce qui est le plus en mesure de nous intéresser. » Et puis, il y a la librairie française de Florence, au cas où des ouvrages lui auraient échappé.
 

Turin, une ville bénie

 

Cette année, Turin fut un succès, pour les exposants, et Clichy Edizioni le confirme. « Nous avons vendu deux fois plus de livres que l’an passé – et nous venons au Salon depuis 2012. D’ailleurs, en 2007, j’étais déjà là avec Barbes Editore. C’est la plus belle édition que j’ai vue de ce salon. » Comble : « Le consul français de Turin est venu nous voir, pour nous remercier de notre travail, c’est agréable. Et ce, alors que le ministre de la Culture, Dario Franceschini, n’a fait qu’un bref passage, avant de se rendre chez son éditeur, Bompiani. Quelle misère ! »

 

Lorsque son distributeur, Rizzoli, est passé le voir, « ils m’ont dit à quel point le choix de ne pas venir avait été absurde. Ils le regrettaient, parce que cette décision venait du PDG de Gems, Stefano Mauri, c’est lui qui a conduit à la création du salon de Milan, Tempo di Libri, en embarquant l’Association des éditeurs. Mais en voyant le succès, ils le regrettent amèrement ».

 

Milan, d’ailleurs, Clichy Edizioni avait choisi de voir, en occupant un petit espace. « Le peuple des lecteurs avait décidé de ne pas s’y rendre. Moi, je voulais savoir, me faire ma propre idée. Bien sûr, on peut en faire quelque chose, de cette manifestation, mais en l’état, elle ne fonctionnera pas, même les dates ne conviennent pas. Et puis, en Italie, Turin reste la ville de la littérature : c’est indéniable quand on voit ce qui se passe. »