Clifford Irving, l'homme qui a floué toute l'édition

Antoine Oury - 04.12.2014

Edition - International - Clifford Irving - Howard Hughes - autobiographie fictive


En 1969 paraît chez l'éditeur américain McGraw-Hill un livre très attendu par la maison. Fake: the story of Elmyr de Hory: the greatest art forger of our time raconte la vie du faussaire Elmyr de Hory, sous la plume de l'écrivain Clifford Irving. Quelques semaines plus tard, ce dernier, inspiré, décide de rouler la maison d'édition, avec une autobiographie de Howard Hughes, sur le même modèle...

 

 

Howard Hughes piloting Spruce Goose

Photo originale de Howard Hughes, aux commandes du Spruce Goose

(Bruce Tuten, CC BY 2.0)

 

 

Pour continuer sur sa lancée des autobiographies de personnalités sulfureuses, Irving revient vers l'éditeur McGraw-Hill quelques semaines plus tard, et l'assure qu'il est en contact avec Howard Hughes, le magnat industriel, producteur et aviateur. Ce dernier s'était fait plus discret, ces dernières années, et toutes sortes de rumeurs couraient sur son compte.

 

Mais Irving le certifiait à la maison d'édition : Hughes voulait que son existence soit relatée, et par l'écrivain. Il avait des documents sur lui pour le prouver, avec la signature de Hughes en personne. Une correspondance de plusieurs lettres qu'il avait entamée avec l'industriel, et dans laquelle celui-ci l'autorisait à entamer son travail autour de l'autobiographie, rédigée à deux.

 

En réalité, les lettres présentées par Clifford Irving n'étaient que des fabrications de toutes pièces, notamment à partir d'éléments prélevés dans des lettres originales — et véridiques — de Hughes, publiées dans Newsweek et Life. Dans les lettres présentées à McGraw-Hill, Hughes semblait vouloir « corriger certaines idées reçues, et révéler plusieurs vérités sur mon existence, avant de mourir ». Autant dire que la maison se frottait les mains, à risquer l'incendie.

 

Grâce à la réputation de reclus de Hughes, Clifford a pu sans inquiétude prétendre qu'il lui ferait signer le contrat de confidentialité à part, et non au cours d'une grande réunion. En fait, il imite simplement la signature du magnat : 500.000 $ d'avance seront versés, avec 100.000 $ à Irving et 400.000 $ à Hughes. Évidemment, ce sont plutôt 500.000 $ pour Irving.

 

Là-dessus, le magazine Time-Life, informé, proposait 250.000 $ pour pouvoir prépublier certains passages du livre, quand l'éditeur Dell mettait 400.000 $ sur la table pour les droits de l'édition paperback. Sentant les enchères monter, Irving en profite : il assure que Hughes veut 500.000 $ de plus, et l'avance de ce dernier s'élèvera finalement à 750.000 $.

 

L'erreur de Clifford Irving sera de s'appuyer sur une biographie de Hughes en grande partie rédigée, mais jamais publiée, pour construire pas à pas sa fausse autobiographie. Alors que la publication du livre-événement se rapproche, et que la promotion se met en branle, un des auteurs de cette biographie inédite reçoit un coup de fil d'un certain Howard Hughes... Et, en 1972, le faussaire est démasqué par des déclarations de Hugues à la presse.

 

Entre le versement des avances et le procès intenté par Hughes à la maison d'édition, un compte en Suisse aura été allégrement, et rapidement, rempli : celui de H.R. Hughes, le nom qui apparaissait sur l'ordre des différents chèques signés par McGraw-Hill. Les initiales correspondent à Helga Rosenkrantz Hughes, un faux nom utilisé par son épouse, Edith.

 

Clifford, Edith et Richard Suskind, un complice lui aussi écrivain, plaidèrent coupables dans une affaire qui fera plus de bruit, pendant plusieurs semaines, que la Guerre du Vietnam. Ils furent condamnés à différentes peines de prison, entre un an et demi et deux ans et demi de détention, ainsi qu'à rembourser la totalité des avances perçues.