CNL : mise à mort des acteurs littéraires ou réforme inadéquate ?

Clément Solym - 09.07.2012

Edition - Economie - Centre National du Livre - réforme - Aurélie Filippetti ministre de la Culture


La réforme structurelle du CNL, adoptée le 12 mars 2012, concernant une « remise à plat » comptable et regroupant les sections théâtre, roman et poésie sous une seule et même commission mobilise à nouveau les intellectuels. Quinze écrivains adressent à Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture, une lettre ouverte. Ils appellent à une réflexion générale.

 

Le Centre National du Livre, « organisme précieux entre tous », s'est depuis longtemps illustré dans le marché du livre grâce à une juste répartition des aides publiques dans tous les domaines de l'écrit, de la création à la diffusion. Le budget total (en dotation finale) des interventions du CNL en 2011 s'est élevé à 30,9 millions d'euros (voir notre actualitté). Ayant pour mission officielle de « soutenir et encourager l'activité littéraire des écrivains français par des bourses (...), des prêts d'honneur, des subventions », le CNL a toujours tenu à encourager « tous les modes d'expression littéraire » en s'appuyant alors sur des commissions « réparties par disciplines ». Théâtre, roman, poésie, mais aussi d'autres domaines, allant de la BD à l'économie numérique. Elles font aujourd'hui l'objet d'une restructuration.

 


Après une première pétition signée par 180 poètes et écrivains qui s'inquiétaient et présentée le 25 juin par une délégation de quatre personne à Colosimo pour demander le retrait de sa réforme, sans résultat, le CNL avait affirmé que « les craintes (étaient) absolument infondées » (voir notre actualitté) et que « les crédits alloués à la poésie (étaient) en augmentation, pas simplement pour l'édition, mais également pour les résidences d'auteurs, pour le Centre international de Poésie de Marseille, ou encore pour les manifestations. (...) Le budget poésie a été sanctuarisé, et il a été revu à la hausse ces dernières années. »

 

Or, la réforme structurelle du CNL adoptée le 12 mars 2012, impose, selon les écrivains mobilisés, une réelle régression de l'institution pouvant, à terme, « faire mourir » les poètes dans « le plus total dénuement ». Fragile, le marché de la poésie subsiste encore grâce aux aides proposées par le CNL aux éditeurs, ainsi qu'aux bourses décernées aux poètes. Sans un président « spécifique » de commission de poésie, les écrivains craignent un primat des autres genres. 

 

Sébastien Dubois, professeur de l'ESC à Rouen, a mené une étude sur l'économie de la poésie contemporaine, étude que le CNL n'hésite pas à mettre en avant sur son site : « La poésie contemporaine se montre inventive (aussi) dans sa dimension socio-économique. (...) Très vite, plusieurs (apparentes ?) contradictions interrogent le chercheur. D'abord entre le prestige qui continue d'être attaché à la poésie et la visibilité actuelle de la poésie contemporaine, aussi bien sur le marché du livre que dans les média. Car si sa confidentialité tient du lieu commun, la poésie vit plutôt bien lorsqu'on considère le nombre d'ouvrages et de revues publiés, les festivals, les lectures, les salons, les marchés... qui ont lieu un peu partout en France. » Un marché qui ne paraît pas si poussiéreux, même si on connaît sa difficulté à émerger. Le rôle que tiennent les financements publics dans l'économie de la poésie contemporaine est remarquable. Sans lui, le genre est immobilisé.

 

Pour la fusion, ça va être chaud

 

Et c'est précisément là que ça coince. « Il est prévu que théâtre, roman et poésie fusionnent désormais, pour se trouver traités par une seule et même commission », déclarent les signataires.

 

« La réforme générale du CNL n'implique pas seulement la confusion des commissions théâtre, roman et poésie, mais encore la fin même des commissions dites thématiques, la dilution et la concurrence des décisions prises par un « cabinet fantôme » d'experts contractuels chargés de dire la valeur des dossiers et de la prescrire au  nombre affaibli des représentants de chaque discipline dispersée. »

 

Ce qui choque, c'est la manière « de réformer l'instance » : « nulle concertation, nul débat de fond, n'ont eu lieu ». Ce manque de concertation avec les acteurs du marché du livre « a omis de se poser la question de ses possibles effets notamment dans un champ à l'économie spécifique et peu coûteuse tel que celui de la poésie. »

 

Les signataires se défendent de ne ne pas favoriser la sauvegarde d'un domaine parmi d'autres, certainement plus faible, mais de pointer un danger qui menace l'ensemble du secteur :

 

« Tous les domaines de l'écriture sont en vérité menacés par l'esprit et la lettre d'une réforme imposée et non proposée, à laquelle les éditeurs, les libraires, les auteurs, et les lecteurs finalement perdraient beaucoup. Ce que subit la poésie est simplement ici à l'avant-garde des épreuves que risquent de subir les écrits dans leur ensemble. »

 

Un avertissement donc. Et une colère contre une institution qui, jusque-là, soutenait chaque membre de la chaîne du livre :

 

« Il y a bien matière à discussion, car la réforme, dans sa forme actuelle, éloigne les professionnels de la gouvernance du Centre, et nuit à son rôle de plate-forme de l'interprofession ; c'est ainsi qu'il a été conçu historiquement, au même titre que le CNC, du reste. La réforme entraîne de façon subreptice un radical changement de nature de l'institution, qui ne peut pas avoir lieu sans de réelles discussions avec les professionnels de la chaîne du livre. Plus généralement, ces derniers éprouvent le besoin de faire le bilan de plus de deux années de fonctionnement autonome du CNL. »

 

Les signataires d'en conclure :

 

« Nous formons le vœu que la réforme ne soit pas élaborée avant une réflexion générale souhaitée et profondément souhaitable. Cette réflexion pourrait prendre la forme que vous jugerez efficace et qui ressemblerait en somme à des Assises nationales du livre et de l'écrit. Votre programme fait du reste mention d'un tel projet, nous en avons conscience.


Voilà pourquoi, Madame la Ministre, nous vous redisons toute notre confiance et vous demandons de bien vouloir considérer la situation critique où écrivains, éditeurs et libraires se trouvent désormais ici et maintenant. »