Coelho : Pirates du monde, piratez tout ce que j'ai jamais écrit !

Clément Solym - 23.01.2012

Edition - International - Paolo Coelho - piratage - contrefaçon


D'accord, le soutien aux projets de loi SOPA et PIPA vient de prendre du plomb dans l'aile : ces législations qui devaient faciliter la vie aux ayants droit dans l'envoi d'injonctions ou l'obtention de solution pour bloquer l'accès à des sites considérés comme contrefaisant, perdent des défenseurs. 

 

Mais il est un romancier universel, quelle que soit la valeur que l'on puisse attribuer à ses oeuvres, qui n'a jamais accordé son soutien ni à l'une ni à l'autre des solutions législatives. Alors que certains sénateurs américains commencent à comprendre combien ces lois pourraient être fondamentalement nuisibles à la liberté d'expression, mais plus encore, représentent des expansions du pouvoir détenu par le gouvernement fédéral. 

 

Et ne parlons pas de celui que les ayants droit se feraient accorder, avec l'option Judge Dredd : « La loi, c'est moi. » Hadopi avait tenté le coup, en son temps, avant de se faire retoquer méchamment par le conseil constitutionnel. Comme quoi, droit mal acquis ne profite jamais. Mais revenons à notre Brésilien... 

 

 

L'auteur de l'Achimiste et d'autres, Paulo Coelho, pour bien finir par le nommer, délivrait ce 20 janvier quelques réflexions et pensées sur ce que lui inspirait SOPA, sur son bog

 

« Dans l'ancienne Union soviétique, dans les années 50 et 60, de nombreux livres qui interrogeaient le système politique en place ont été distribués, dans les sphères privées, sous forme de polycopiés. Leurs auteurs n'ont jamais gagné un centime de droits. Au contraire, ils ont été persécutés, dénoncés dans les organes de presse officielle et envoyés en exil dans les fameux goulags de Sibérie. Pourtant, ils ont continué à écrire. 

 

Pourquoi ? Parce qu'ils avaient besoin de partager ce qu'ils ressentaient. Des Évangiles aux manifestes politiques, la littérature a permis aux idées de se propager, et même de changer le monde. 

 

Je n'ai rien contre les personnes qui gagnent de l'argent de leurs livres : c'est comme ça que je gagne ma vie. Mais regardez ce qui se passe maintenant. Stop Online Piracy Act (S.O.P.A)  peut bouleverser l'internet. C'est un réel danger, non seulement pour les Américains, mais pour chacun d'entre nous, que cette loi - si elle est adoptée - aura comme incidence sur toute la planète. »

 

 Pir-attrape moi si tu peux

 

On saluera bien bas que Paulo Coelho en l'espace d'une seule ligne parvienne au point Godwin, sans même avoir l'air d'y toucher. Mettre en parallèle on ne sait trop quoi - l'accès à la connaissance, le partage des savoirs ? - avec les persécutions d'auteurs en ex-URSS, chapeau bas. D'autant que Paulo oublie bien vite un élément fondamental : si ces personnes distribuaient leurs livres gratuitement, ou leurs manifestes, ils avaient choisi de le faire ainsi. Mais soit, admettons tout de même l'image, pour ce qu'elle sert d'exemple.

 

Car les propos de Coelho derrière lui permettent de retomber sur ses pieds. Et avec un certain brio. « En tant qu'auteur, je devrais défendre assidûment ma ‘propriété intellectuelle', mais je ne le fais pas. 

 

Pirates du monde, unissez-vous et piratez tout ce que j'ai jamais écrit ! » 

 

C'est que, ajoute-t-il, l'époque où une idée avait un propriétaire est révolue, « disparue à jamais ». D'abord parce que les thèmes sont toujours les mêmes, et qu'ils se recyclent entre auteurs : amour, pouvoir, voyage... le reste n'est que littérature. Ensuite, affirme Coelho, « tous les écrivains veulent que ce qu'ils écrivent soit lu, que ce soit dans un journal, un blog, une brochure ou sur un mur ». 

 

Et le Brésilien de considérer que finalement, les gens qui piratent finissent par acheter, pour profiter, plus particulièrement dans le livre, de l'objet, « car il n'y a rien de plus fatigant que la lecture de longues pages de textes sur un écran d'ordinateur ». 

 

"C'est vrai. Je suis riche."

 

Et dans un exercice de rhétorique, le romancier poursuit avec une double prolepse. Le premier point, c'est que sa fortune actuelle lui permet évidemment de tenir de tels propos : « C'est vrai. Je suis riche. Mais était-ce le désir de faire de l'argent qui m'a poussé à écrire ? Non. Ma famille et mes professeurs m'ont tous dit qu'il n'y avait pas d'avenir dans l'écriture. » Et en commençant ses premiers textes, c'est avant tout le plaisir qu'il recherchait. Aujourd'hui, et avec le recul, s'il avait fallu attendre l'argent, il aurait peut-être arrêté plus rapidement. 

 

Ensuite, c'est l'éternelle réponse de l'industrie culturelle, quelle qu'elle soit, et plus encore celle du livre : les auteurs ont besoin d'être payés pour survivre. Thérapie sauvage par l'exemple : « En 1999, lorsque j'ai été publié tout d'abord en Russie (avec un tirage de 3000 exemplaires), le pays souffrait d'une pénurie de papier sévère. Par hasard, j'ai découvert une édition pirate de l'Alchimiste, et l'ait publié sur ma page web. 

 

Un an plus tard, quand la crise a été résolue, j'ai vendu 10.000 exemplaires de l'édition imprimée. En 2002, j'avais vendu un million d'exemplaires en Russie, et j'en suis maintenant à 12 millions de ventes. »


 

 

Là encore, il est difficile de ne pas le contredire : il n'attendait pas les ventes de Russie pour arriver à vivre, puisque les ventes de ses droits dans le reste du monde étaient déjà vives. En 1994, quand le livre sort en France, c'est déjà une des meilleures ventes de livres dans 29 autres pays. Le roman était sorti en 1988, et avait, dix ans plus tard, déjà atteint plus de 11 millions d'exemplaires dans plus d'une quarantaine de langues. En août 2008, on estimait que l'ensemble de ses livres s'était vendu à plus de 75 millions d'exemplaires...

 

Alors, l'exemple russe, effectivement, est intéressant, mais il ne faut pas pousser mémé, monsieur Coelho. Exercice de démagogie ? Inconscience, qui frise une naïveté époustouflante.

 

Et le romancier de conclure : « Le piratage peut agir comme une approche du travail d'un artiste. Si vous aimez son idée, alors vous voudrez l'avoir chez vous ; une bonne idée n'a pas besoin de protection. 

 

Le reste c'est soit de la cupidité, soit de l'ignorance. »

 

Ce qui serait peut-être plus juste, de la part de Coelho, et intellectuellement plus honnête, aurait été d'invité au piratage de ses titres, d'accord, mais aux siens uniquement, puisqu'il se sent manifestement si assuré dans son oeuvre et son succès - et qu'il n'a pas besoin de revenus supplémentaires. 

 

« Pirates du monde entier, et piratez mes livres, mais uniquement mes livres, parce que tous les auteurs du monde ne partagent ni ma fortune, ni forcément mon point de vue. » Voilà qui aurait été plus intelligent...