Collégiens et adolescents retournent en librairie, grâce aux Youtubers

Nicolas Gary - 25.03.2016

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Enjoyphoenix, Cyprien, Natoo, Hugo, un Odieux Connard, et maintenant Andy… si comme moi vous êtes un quarantenaire qui ne jure que par Goldorak et Casimir et êtes de surcroît adepte du bon vieux livre papier, ces noms ne signifient sans doute rien pour vous. Et pour cause : ce sont les Youtubeurs, ces stars du net dont nos ados et autres collégiens sont accros et qui sont leur principaux référents « culturels ».

par Jean-Philippe Delvaux, libraire

 

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) - Montreuil

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Oui, culturels parce les ados citent à tout bout de champ leurs bons mots et autres gags comme nous entonnions les répliques du Père Noël est une ordure. Culturels, également, car ces stars du net sont à l’origine d’un véritable phénomène de librairie. Depuis un an, ces jeunes artistes se sont mis à écrire des livres et le succès a été immédiatement au rendez-vous.

 

Cela a commencé en mai 2015 avec le livre de Marie Lopez, alias Enjoyphoenix, blogueuse spécialisée dans les conseils beauté pour ados, #Enjoymarie. En une semaine, 20 000 exemplaires se sont écoulés, devançant largement les Todd et autres Mélanchon dans la catégorie essai.

 

Il y a eu ensuite la bande dessinée de Cyprien, auteur de gags racontant la vie des ados et moquant les parents sur Youtube, Roger et ses humains, paru à l’automne dernier et réimprimé en urgence pendant les fêtes pour pouvoir répondre à une demande inattendue… c’était le cadeau de Noël incontournable de l’année !

 

Entre temps il y a eu Iconne de Natoo, autre Youtubeuse, parodie d’un magazine de presse féminine, tiré à plus de 100 000 exemplaires (pour une première édition de 6000).

 

Hier, c’est le livre d’Andy, proclamée première blogueuse de France, qui a fait son entrée remarquée dans les rayonnages Andy raconte Princesse 2.0, c’est son titre, a effectué un démarrage en trombe ; pour ma part j’en ai vendu plus que du nouveau Musso pourtant annoncé et attendu de longue date.

 

"Au départ les libraires n’y croyaient pas, moi le premier"

 

Il faut dire que de prime abord, ces ouvrages fleurent bon l’innocence, voire la naïveté : des couvertures roses et pailletées — on dirait des bonbons — ; de prime abord on ne parierait pas sa paye sur ces outsiders de la littérature. C’est sans doute parce qu’ils n’utilisent pas nos bons vieux codes esthético-culturels, mais ceux de la génération suivante. Et force est de constater que cela marche !

 

Désormais, dès leur sortie, savamment annoncée sur leurs blogs par ces jeunes artistes qui sont aussi des entrepreneurs avisés, les ados se ruent sur les ouvrages de leurs idoles comme la vérole sur le bas clergé. Il en résulte de véritables succès de librairie qui ont plusieurs avantages, à savoir inciter les jeunes à fréquenter les librairies et à lire, et ainsi soutenir les librairies indépendantes en leur offrant une nouvelle manne économique pour le moins inattendue.

 

D’aucuns pourraient déplorer la légèreté assumée de ces ouvrages qu’on serait rapidement tenté d’accuser d’abrutir notre innocente jeunesse ; mon réflexe serait alors d’opposer l’article 5 des droits du lecteur de Pennac qui stipule qu’on a le droit de lire n’importe quoi… et d’ailleurs est-ce plus léger que La femme parfaite est une connasse ou même 50 nuances de Grey (voire Merci pour ce moment) que leurs parents se sont arrachés ? Tant qu’ils lisent et prennent l’habitude de lire, c’est une bataille de gagnée.

 

Les goûts sont là, les couleurs viendront avec le temps

 

Les “jeunes de maintenant” n’étant pas plus bêtes que ceux d’hier ni que les vieux d’aujourd’hui, on peut leur faire confiance pour affiner leurs goûts avec le temps, pour peu que la lecture devienne un plaisir et qu’ils acquièrent le réflexe de lire. Et un peu de légèreté en ce moment, ça ne fait pas de mal.

 

Et puis est-ce si léger que cela ? Alors qu’Enjoyphoenix partait en guerre contre le harcèlement à l’école, Andy critique dans son roman ce besoin de paraître, cette dictature de l’apparence qui étreindraient la jeunesse. Loin de cette innocence affichée par des couvertures acidulées, ces blogueurs véhiculent aussi des valeurs éthiques ; et compte tenu de l’influence qu’ils ont sur leurs auditeurs, on peut gager qu’une morale transmise avec leurs codes par des gens qu’ils admirent aura plus d’efficacité sur les ados qu’une réprimande parentale.

 

La culture change, s’adapte et le net en véhicule sa part. Là où on croyait qu’il représentait un média potentiellement abrutissant, on constate qu’il peut au contraire se révéler prescripteur en matière de lecture, et même de littérature. 

 

Ainsi les éditeurs ne se sont pas trompés : celui d’Andy, les éditions 404, est une nouvelle maison d’édition dédiée aux jeux vidéo et à la web-culture. Comme quoi même les jeux vidéo peuvent aussi inciter les geeks à lire. Leurs guides et autres romans tirés des jeux partent également comme des petits pains.

 

Bref, tout cela pour dire qu’Internet et le Livre ne sont peut-être pas des univers aussi hermétiques l’un à l’autre qu’on pourrait le croire et que le web peut servir la littérature et les métiers du livre au même titre que le cinéma dont les récentes adaptations de dystopies du type Divergente ou Le Labyrinthe qui incitent souvent les jeunes spectateurs à venir glaner en librairie les œuvres originales dont les films sont tirés.

 

De ce mariage est d’ailleurs né une nouvelle espèce hybride de blogueurs, les booktubeurs au premier rang desquels on compte le narrateur des Boloss des Belles-Lettres, Monsieur Jean Rochefort himself, qui résume en langage jeune les grands classiques de la littérature… c’est drôle, mais aussi instructif.

 

Bientôt, dans un monde parfait et rose bonbon, à la mère qui dira à son fils « Kévin, lâche ton écran et prends un bouquin », celui-ci répondra peut-être « oui maman, avec plaisir ! »