Marché public : Fnac.com brûle la politesse à un libraire d'Antibes

Antoine Oury - 05.12.2014

Edition - Librairies - Comic Strips Café - marché public Jean Léonetti - médiathèque Sophia-Antipolis


C'est un sujet d'attention permanent au Syndicat de la Librairie Française, nous assure Guillaume Husson, délégué général : l'attribution des marchés publics est devenue un motif de crispation entre les différents acteurs de la librairie française. Pour attribuer les marchés publics des achats de livres en bibliothèques ou médiathèques, les collectivités passent des appels d'offres, sur des critères précis. Problème : les marchés reviennent régulièrement à de gros acteurs du commerce de livres, plutôt qu'aux librairies locales.

 

 

 

Le Comic Strips Café, librairie indépendante spécialisée dans la bande dessinée, membre du réseau Canal BD, se retrouve à Antibes. En plein cœur de la communauté d'agglomération de Sophia-Antipolis (CASA), dont Jean Léonetti, maire d'Antibes, est d'ailleurs le président. 

 

Cet été, la CASA a publié un appel d'offres public pour l'attribution du marché public des médiathèques d'Antibes-Camus et Antibes-Semboules, Biot, Valbonne, Villeneuve-Loubet, Saint-Paul-de-Vence et Roquefort les Pins. « Ce marché concernant l'acquisition des bandes dessinées est compris dans une fourchette d'un minimum annuel de 18.000 euros et d'un maximum annuel de 90.000 euros ; soit une moyenne de 54.000 euros » rappelle le libraire.

 

Ces montants d'acquisition pèsent d'une manière non négligeable dans le chiffre d'affaires annuel de la librairie : il représente environ 10 % de celui-ci, pour Comic Strips Café. Et « aurait permis de rassurer notre nouvelle libraire, employée depuis le 6 novembre dans le cadre d'un CDD ; emploi que nous aurions pérennisé, grâce à cet apport de chiffre d'affaires ».

 

Malgré tout, la mauvaise nouvelle est tombée fin novembre, pour le libraire : le grossiste parisien SFL (Société Française du Livre), racheté par FNAC en 1999, a remporté l'offre. Le libraire local a demandé un recours gracieux pour reconsidérer l'offre, et conteste vivement l'attribution à un grossiste éloigné d'un millier de kilomètres d'Antibes, qui ne participe pas vraiment à l'animation locale.

 

Contacté par ActuaLitté, Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la Librairie Française, rappelle que « les collectivités locales ont à portée de main des librairies locales pour les achats de livres des bibliothèques et des écoles, pour un prix similaire puisque tout le monde applique la remise de 9 % pour les bibliothèques ».

 

Pour tenter de limiter ces problèmes d'attribution, un groupe de travail a été mis en place au sein du syndicat, et le sujet sera abordé en détail au cours des prochaines rencontres de la librairie, au mois de juin 2015, à Lille. « Le problème, c'est que les conditions d'attribution sont très contraintes par le droit national et le droit européen », explique Guillaume Husson. Ainsi, il est impossible pour les collectivités d'inclure un critère géographique dans leur appel d'offres.

 

Le groupe de travail du syndicat s'attache d'ailleurs à informer les collectivités sur ces différents critères : « Parfois, des collectivités pensent qu'il faut mettre des critères comme le nombre de références, ou le personnel des candidats... Mais ces critères défavorisent généralement les librairies locales, face aux plus gros concurrents. »

 

Un mode d'attribution contesté

 

Mais, au-delà des obligations juridiques, Laurent Parez ne décolère pas vis-à-vis des conditions d'attribution du marché. Le gérant de Comic Strips Café, membre du conseil d'administration du Syndicat de la Librairie Française, a envoyé une lettre ouverte à Jean Léonetti pour réclamer un recours gracieux et le réexamen des conditions d'attribution, possible selon l'appel d'offres.

 

« Jean Léonetti nous a renvoyés aux directeurs de la commission d'attribution, mais nous avons demandé un rendez-vous à la mairie, puisqu'il est impossible d'en obtenir un à la CASA », explique le libraire. Il reste possible, pour les candidats, d'obtenir leur notation et celle du prestataire qui a obtenu le marché. Laurent Parez a ainsi pu constater « que la même note était attribuée à la librairie et à Fnac.com pour l'animation culturelle, ce qui nous a quand même un peu agacés ».

 

Le service du SFL a également obtenu une meilleure note pour la mise à disposition des offices aux bibliothécaires, des ouvrages mis à disposition pour consultation avant achat. Fnac.com propose 3 mois, contre 2 mois pour le libraire local. « Mais les bibliothécaires avec lesquels nous travaillons passent des commandes en amont, et ne consultent que peu les offices », précise le libraire.

 

L'autre critère était celui du nombre de titres en stock : Comic Strips Café a fait état de 22.800 volumes, soit 17.000 titres uniques environ, la Fnac assure disposer de 1,6 million de références. « C'est tout simplement impossible », explique Laurent Parez, « puisque d'après l'ACBD, qui chiffre à 2600 le nombre de nouveautés par an, en moyenne, Fnac disposerait donc de titres qui remonteraient à 1442, avant l'invention de l'imprimerie ». On ne peut qu'adhérer, les chiffres scotchent au mur... Au-delà de l'aspect comique, le libraire s'interroge sur la vérification des données par la CASA : Fnac.com semble avoir annoncé l'ensemble de ses références, plutôt que les seuls titres de bande dessinée.

 

Le libraire s'amuse également, face à cette situation absurde, de la méconnaissance du prix unique par le vice-président chargé de la Culture au sein de la CASA : « On m'a expliqué que le SFL proposait de meilleurs tarifs, malgré le prix unique... »

 

Le secrétaire général du Syndicat de la Librairie Française, Guillaume Husson, rappelle, faute de mieux pour le moment, que « les budgets des collectivités existent, et peuvent faire vivre les commerces locaux sans besoin d'argent nouveau ». Animation, impôts locaux, création et pérennisation des emplois, les retombées sont indirectes, mais bien réelles pour le territoire.

 

Le libraire d'Antibes attend désormais une réponse du président de la CASA, et compte sur un recours gracieux pour un nouveau tour des candidats. Si celui-ci n'est pas effectué, il n'exclut pas de porter l'affaire au tribunal administratif.