Comment Amazon envisage de prendre auteurs et éditeurs pour des dindes – encore...

Clément Solym - 08.05.2016

Edition - Economie - campagne lecture livres - Goodreads remises réduction - ebooks promotion auteurs


Début mars, Amazon opérait une légère modification de son programme Giveaway. Cette solution marketing fêtait tout juste son premier anniversaire, que la firme lui conférait de nouveaux pouvoirs. Désormais, les livres numériques devenaient éligibles au programme – jusqu’à lors réservé aux biens physiques. Maintenant, c’est le réseau social qu’a racheté Amazon, Goodreads, qui s’empare du concept. Prêts à lire – et à se faire berner ?

 

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Mike Fleming, CC BY 2.0

 

 

« Soyez le premier à lire de nouveaux ouvrages ! Des livres diffusés avant leur publication sont inventoriés par éditeur et auteurs, et les membres [de Godreads, NdR] peuvent participer pour les remporter. Les gagnants sont choisis au hasard à la fin du Giveaway. » Le principe, limpide, ne laisse rien entendre du fonctionnement même de Giveaway pour les participants. 

 

Dans le détail, auteurs indépendants et/ou éditeurs disposent d’un quota maximal de 100 ebooks à faire remporter. Il est possible de définir une période de temps compris entre 1 semaine et 3 mois – et l’ouvrage peut être intégré jusqu’à 1 mois après sa date de publication. Et tout cela reste gratuit pour qui participe au concours. En revanche, pour l’éditeur ou l’auteur, c’est différent.

 

Pour s’inscrire à Giveaway et soumettre son livre, il faudra s’acquitter de 119 $ de frais – avec la limite de 100 titres. Parce qu’évidemment, faire un cadeau, et proposer un téléchargement gratuit, c’est payant. 

 

Pour justifier cette approche, Goodreads rappelle qu’il a eu un rôle déterminant dans le lancement de The Girl on the Train – citant l’éditeur Riverhead Books. Kate Stark, responsable marketing avait en effet assuré en août 2015 qu’en fournissant au réseau social des exemplaires, destinés à la lecture par les inscrits, le bouche-à-oreille avait été largement amplifié. 

 

Pour l’heure, Goodreads Giveaway n’est ouvert qu’aux titres Amazon Publishing, et, une fois la version bêta achevée, s'étendra plus largement aux éditeurs et auteurs KDP. (voir les explications)

 

Pour 119 $, participer au monopole d'Amazon

 

En somme, il s’agit là d’un mode de fonctionnement bien connu chez Goodreads, et que l’on retrouve dans d’autres réseaux sociaux de lecteurs. Un éditeur achète une campagne de communication, en offrant un nombre déterminé de livres. Ces derniers seront distribués aux membres du réseau, qui en feront une chronique. Si l’ensemble est bien construit, suffisamment en amont, alors on peut espérer que le bouche-à-oreille prenne progressivement, avec le nombre de critiques. 

 

Mais encore faut-il que le livre plaise. 

 

Quel est alors le problème ? Aucun. Sinon qu’à la différence de l’ensemble des autres réseaux sociaux de lecteur, Goodreads appartient à Amazon : à ce titre, il valorise le format propriétaire, Kindle – en toute logique, évidemment. Pour auteurs et éditeurs, il en coûtera donc 119 $ pour disposer d’une campagne de communication large, à même de toucher une centaine de lecteurs. Mais à ceci près que personne n'est engagé à publier une critique : certains le feront, d’autres non – et il est probable que tous les exemplaires gratuitement distribués ne seront d’ailleurs pas lus.

 

De même, il n’est pas prévu que la firme différencie les avis des utilisateurs selon qu’ils aient acheté le livre, ou soient des gagnants du Giveaway ou Goodreads Giveaway. Est-on plus tendre quand on a gagné un livre que lorsqu’on l’a acheté ?

 

On se trouve alors devant un cas d’école amusant : pour tenter de gagner en popularité, auteurs et éditeurs sont obligés de payer Amazon, tout en assurant la promotion de son format propriétaire. Et de conforter plus encore la position dominante sur le secteur du livre numérique. 

 

Autre point : il s’agit de cadeaux, et donc les ebooks ainsi distribués ne seront pas comptabilisés, que ce soit dans les compteurs de ventes ni les classements. Or, si les auteurs/éditeurs accéderont aux profils utilisateurs des gagnants, ils n’auront aucune donnée personnelle pour se constituer leur propre fichier. 

 

La vente de masse à prix cassés ou à l'envi

 

Enfin, rappelons que ce produit n’a rien de véritablement innovant – quoi qu’en jure la promotion de Goodreads. Il existe en effet un outil lancé aux États-Unis depuis quatre ans maintenant, et qui obtient des résultats particulièrement convaincants : Bookbub. La facture est un peu plus salée, et le site manifeste une certaine exigence, pour garantir un meilleur résultat auprès des inscrits. 

 

Le modèle choisi avait d’ailleurs inspiré la société Groupon, bien connue pour ses opérations commerciales groupées, de ventes à prix cassés. En avril 2015, Groupon présentait en effet aux éditeurs un projet destiné aux livres numériques, et envisagé une plateforme qui servirait strictement à ces offres spécifiques.

 

Et puis, on peut évoquer la réussite régulièrement soulignée de Humble Bundle qui propose sur une durée limitée des lots d’ebooks et d’audiobooks dont le client décide du prix. Reste alors à voir si, avec le temps, Amazon joue encore au bulldozer en rasant tout sur son passage, ou si les acteurs américains de l’édition en auront assez d’être pris pour des dindes...