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Comment deux Américaines ont bouleversé les bibliothèques françaises

Antoine Oury - 07.04.2017

Edition - Bibliothèques - histoire bibliothèques France - Blérancourt bibliothèque - Ann Morgan bibliothèques


Entièrement rénové après une décennie de travaux, le musée franco-américain du Château de Blérancourt propose une collection exceptionnelle qui documente les relations entre les États-Unis et la France. Sa bibliothèque est également incontournable : elle raconte comment deux femmes américaines, Anne Morgan et Anna Murray Dike ont transformé la vision française des bibliothèques, en les ouvrant plus largement.

 

Salon des livres rares et des objets d'art

Bibliothèque roulante, Vic-sur-Aisne, Anonyme

 

 

Les deux femmes au cœur de cette histoire, Anne Morgan et Anna Murray Dike, étaient toutes deux des francophiles convaincues : en 1910 et 1911, elles s'installent respectivement en France, où elles se lient d'amitié. Elles assistent ensemble aux ravages de la Première Guerre mondiale, et réagissent en créant plusieurs structures humanitaires, dont l'American Fund for French Wounded, qui réunit des fonds pour les victimes du conflit.

 

En 1918, Anne Morgan crée un Comité Américain pour les Régions Dévastées (CARD), une association humanitaire dédiée aux civils, « ce qui était assez rare à l'époque », rappelle Mathilde Schneider, conservateur du patrimoine au musée franco-américain du Château de Blérancourt, qui expose photographies, livres et mobilier au Salon du livre rare et de l'objet d'art, au Grand Palais. « Les Allemands viennent de quitter la région et Pétain, depuis son QG à Compiègne, lui assigne la zone de Blérancourt pour ces actions. »

 

Au sortir de la Première Guerre mondiale, Blérancourt et sa région, sur la ligne de front, sont dévastées. « Anne Morgan souhaite alors offrir au plus grand monde l'accès à la lecture, pour ramener un peu de joie de vivre sur ce territoire ravagé par la guerre. Son objectif est double, et relève à la fois de l'instruction et du divertissement. »

 

Salon des livres rares et des objets d'art

Mobiliers des bibliothèques du CARD (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Aidée par ses collègues infirmières volontaires, Anne Morgan met alors en place un réseau de bibliothèques du CARD : supervisés par Jessie Carson, de la New York Public Library, les établissements possèdent plusieurs caractéristiques jusqu'à lors inédites en France, comme les livres en accès libre, le prêt sur place et à domicile ou encore les sections enfantines avec des meubles adaptés, « ainsi qu'une offre documentaire pensée pour les enfants », souligne Mathilde Schneider.

 

« C'est aussi à Anne Morgan que l'on doit nos bibliobus modernes : pour apporter des lectures au plus grand nombre, elle a installé des étagères à l'arrière des Ford T importées des États-Unis, énormément utilisées à l'époque. » Grâce aux « rolling librairies », lectures et prêts sont possibles à domicile.

 

Fait notable : le travail d'Anne Morgan et d'Anna Murray Dike est dénué de tout aspect impérialiste. « Les ouvrages dans ces bibliothèques sont “franco-français” pourrait-on dire : on y trouve Perrault, les Fables de la Fontaine ou l'Oncle Hansi... Anne Morgan était très vigilante sur ce point et s'engageait même dans la restauration des fêtes et des traditions », précise Mathilde Schneider. Avec sa fortune (Anne Morgan est la 3e fille du célèbre banquier J.P. Morgan), elle rénove même les terrains de jeux de boules picards...

 

Salon des livres rares et des objets d'art

Anne Morgan et Anna Murray Dike (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Les efforts des deux femmes porteront leurs fruits, au-delà des espérances : leur modèle de bibliothèque attire l'attention de la Ville de Paris, qui fait construire une bibliothèque rue Fessart, inaugurée en 1922. L'établissement reprend la politique d'accès libre en vigueur dans les établissements du CARD, mais inaugure également l'utilisation du système de classification Dewey sur le territoire français...

 

Poursuivant sur son élan, Anne Morgan créera également l'American Library (7e arrondissement de Paris), L'Heure joyeuse à Paris, premier établissement destiné à la jeunesse, en 1924, ainsi qu'un organisme de formation pour les bibliothécaires, en lien avec l'American Library.