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Comment Internet permet de réaliser la bibliothèque universelle, par Robert Darnton

Antoine Oury - 17.05.2017

Edition - Bibliothèques - Robert Darnton - bibliothèque Robert Darnton - Internet bibliothèque universelle


Le web a ouvert un univers des possibles qui ne se limite pas à l'accès instantané aux fils d'actualité de vos amis sur Facebook. Robert Darnton, directeur de la Harvard University Library, auteur et historien, estime qu'une nouvelle ère s'est ouverte : celle de la bibliothèque universelle, accessible à tous, rendue possible par l'avènement du web. 

 
Robert Darnton
Robert Darnton (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Invité par la revue Esprit et l'Institut d'Études Avancées (IEA) de Paris pour s'exprimer sur le sujet « Livres et bibliothèques à l'ère du numérique », Robert Darnton a délivré un discours plutôt optimiste sur le présent et l'avenir des bibliothèques. Pour lui, le livre n'est pas mis en danger par le numérique, bien au contraire : « Un moyen de communication ne chasse pas un média », tranche l'historien. 

 

La bibliothèque est un lieu de connaissance séculaire, et elle est aussi centrale pour les institutions du savoir et de l'apprentissage : utilisant un exemple qu'il connaît bien, Robert Darnton décrit le réseau des bibliothèques de l'université d'Harvard, au sein duquel la bibliothèque Widener conserve près de 20 millions de livres, en faisant une des plus importantes bibliothèques universitaires du monde. « Ne devrions-nous pas les partager au maximum ? » lance Darnton.

 

Il poursuit, en évoquant le souvenir des murs qui entourent Oxford, une autre université bien dotée en livres : « Les bibliothèques sont entourées de murs de 4 à 6 mètres, hérissés de pointes. Il y a ces barrières qui empêchent d'accéder aux livres, mais aussi des barrières invisibles, comme les effets de distinction qu'évoquait Pierre Bourdieu. » En somme, les citoyens ordinaires n'osent pas consulter les bibliothèques, jugées réservées aux bourgeois cultivés et aux élites universitaires. 

 

Le chemin pour faciliter l'accès aux bibliothèques a été long : la bibliothèque royale de France s'ouvre au public en 1692, la New York Public Library en 1911, devenant immédiatement le refuge des immigrés fraîchement débarqués dans la ville, qui venaient découvrir la littérature locale dans leur propre langue.

 

L'accès aux connaissances en recul

 

Cet idéal d'accès à la culture par les bibliothèques, qui dérive de Condorcet et Thomas Jefferson — pour lesquels les Républiques de France et d'Amérique dépendent de la République des Lettres — est aujourd'hui menacé, explique Robert Darnton.

 

« L'accès aux connaissances se ferme de plus en plus souvent. Savez-vous le prix moyen d'un abonnement à un journal scientifique de chimie ? 4044 $ aujourd'hui, par an, contre 30 $ annuels en 1970. Cette hausse est quatre fois plus importante que l'inflation », précise l'historien, qui accuse les groupes éditoriaux Reed (RELX), Wiley et Springer de réaliser « des bénéfices énormes » sur les restrictions d'accès au savoir.


Un chiffre d'affaires de plus de 8 milliards €
pour RELX (Reed Elsevier) en 2015

 

« Ces maisons sont des sociétés par actions, qui fonctionnent dans une logique de rentabilité, tandis que les bibliothèques de recherche, qui donnent accès à ces revues scientifiques, voient leurs budgets réduits. » Cette situation voit un affrontement féroce entre les partisans du bien public, qui expliquent que l'impôt finançant la recherche publique justifie l'accès libre aux résultats de celle-ci, et les lobbys de l'édition, qui luttent contre l'entrée dans la législation du « Fair Access to Science and Technology Act », aux États-Unis, qui garantirait l'accès gratuit aux articles scientifiques financés par l'argent public, 6 mois après leur publication.

 

Même recul du côté des sociétés privées d'Internet : on ne passe pas à côté de l'exemple Google, qui proposait aux bibliothèques un service de recherche pour leurs collections numérisées, en échange de la numérisation de leurs fonds. Service qui se transforma finalement en bibliothèque commerciale, avec une vente de fichiers qui se soldait à 35 % du prix pour Google et 65 % pour les éditeurs, au détriment des bibliothèques, dindon de la farce. Finalement, cet accord sera cassé par la justice américaine pour violation des lois antitrust et monopole avéré de la firme...

 

Réaliser l'utopie du « Libre pour tous »

 

« Free to All », ou « Libre pour tous », c'est l'inscription sur la façade de la Boston Public Library, et Robert Darnton voudrait lui rendre sa pertinence. Pour cela, il s'associe au projet de la Digital Public Library of America, ouverte le 18 avril 2013 sur Internet et donc dans le monde entier. Cette association à but non lucratif, dotée d'un conseil d'administration, organise un réseau qui rassemble de grandes institutions comme la New York Public Library, la Smithsonian Institution ou encore la bibliothèque numérique HathiTrust pour connecter leurs fonds, numériser et créer une immense bibliothèque. Et surtout, délivrer celle-ci de tout impératif commercial.

 

Encore mieux : les équipes de la DPLA, réparties dans tous les États-Unis, accompagnent les populations pour les inciter à numériser leurs propres archives en les confiant à des bibliothèques locales, et ainsi constituer un immense patrimoine mondial. « Le système créé en 2013 est compatible avec Europeana, la bibliothèque européenne, pour que l'on puisse créer, je l'espère, un système international », souligne Robert Darnton.

 

Aujourd'hui, la DPLA se concentre bien sûr sur les œuvres du domaine public, très nombreuses parmi les 15,5 millions d'objets rassemblés et numérisés par 2200 institutions des États-Unis. On y trouve des textes en plus de 500 langues, consultés dans tous les pays du monde, à l'exception de la Corée du Nord, du Tchad et du Sahara occidental. Les équipes de la DPLA invitent le public à s'emparer de ces œuvres en les téléchargeant, en les réutilisant ou en créant des applications pour mettre en valeur le patrimoine.
 

Une chronologie du livre numérique
des origines à nos jours

 

Un important défi se profile, toutefois : « Nous respectons le droit d'auteur, mais celui-ci s'étend si loin [70 ans après la mort de l'auteur, NdlR] que les livres du XXe siècle sont totalement hors de notre portée », explique Robert Darnton, alors que cette culture est la plus importante pour nos contemporains. « Le Fair Use américain permet la reproduction de texte pour certains buts non lucratifs : nous comptons sur la bonne volonté des auteurs et éditeurs pour céder les droits sur leurs œuvres, car la plupart de ces livres ne se vendent plus après quelques années. Or, les auteurs veulent des lecteurs, avant tout. »

 

Robert Darnton a voulu montrer l'exemple en cédant les droits de deux de ses livres, dont un, paru en 1968, qui ne lui rapporte plus rien ou presque : « Dans cette optique, nous avons créé l'Authors Alliance, une association d'auteurs qui cherche à convaincre de l'intérêt d'une bibliothèque numérique accessible par tous, et pour tous. » 

 

L'idéal est haut, sa réalisation encore loin...