Comment l'économie libérale ravage le paysage européen

Claire Darfeuille - 07.05.2014

Edition - International - villes - Europe - capitalisme


A Athènes, les rues sont désormais emplies de spectres, Florange, la cité minière est orpheline de ses usines et El Quiñon, ville nouvelle conçue pour accueillir des milliers d'habitants reste déserte. Christos Chryssopoulos, Jean Portante et Anthony Poiraudeau, invités du festival Littérature et Journalisme, ont en commun d'aborder la crise européenne à travers les traces qu'elle laisse dans les villes ou comment l'économie libérale ravage le paysage….

 

 Trois villes européennes sinistrées

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Lorsque l'écrivain Christos Chryssopoulos décide un soir de décembre 2011 de quitter sa table de travail pour descendre dans la rue, il constate que «la ville qui s'étendait sous mes yeux ce soir-là me semblait différente, comme si je la voyais pour la première fois…/... On aurait dit que quelque chose, imperceptiblement, venait de mal tourner». L'auteur s'engage alors dans de longues flâneries pour prendre le pouls de sa ville, Athènes, aussi parce que « déambuler, c'est inventer ».

Il se laisse imprégner des silhouettes croisées, de la lumière et des sons.

 

Les spectres témoignent que les crimes ont bel et bien eu lieu

 

Il témoigne d'une cité silencieuse  -les travaux publics sont suspendus et les conducteurs préfèrent laisser stationner leur voiture-, une ville habitée de nouveaux bruits, celui métallique des caddies tirés par des chiffonniers à la recherche de quelque objet de valeur. Athènes serait caractérisée ces derniers temps par "l'obscurité"- les réverbères sont allumés plus tard par souci d'économie- et par "la marche". Il y croise «des gens qui vont et viennent, sans but, désorientés, sans intention particulière», mais aussi des corps, ceux «affalés et exposés à tous les dangers rappellent que la sauvagerie est encore parmi nous». Il y rencontre aussi A., un SDF qui se situe «dans cette zone charnière où l'on peut encore s'en sortir si autour de soi les choses sont différentes». Ces errants tels les spectres d'un château hanté sont la preuve que les crimes ont bel et bien eu lieu.

 

Une ville retournée sur elle-même comme une chaussette

 

Dans cette ville meurtrie, « tout ce qui autrefois avait sa place à l'abri des regards, tout ce qui restait caché – ou plus exactement privé – entre les quatre murs des habitations est aujourd'hui livré en pâture au beau milieu de la rue, au vu et au su de tous. Le  corps dont on doit s'occuper, les fonctions élémentaires comme manger ou dormir, les disputes, les gestes amoureux, tout cela se déverse à présent autour de nous, avec désespoir, impudeur, sans même la délectation de la transgression- en un spasme nerveux », note Christos Chrissopoulos qui n'éclaire le titre du livre Une lampe entre les dents (Actes Sud) qu' à la dernière page, réussissant à faire se rejoindre, in extremis et pour une fraction de secondes, « les immondices et les étoiles ».

 

 

Trois villes européennes sinistrées

ActuaLitté, CC BY SA 2.0, par Joël Leick

 

Florange, descendante de Florik, le guerrier

 

C'est une autre déambulation qu'entreprend Jean Portante, quand invité en résidence d'écriture à Florange en Moselle, il décide de consacrer un livre à la cité minière. « Florange aurait pu être mon chez moi», assure l'écrivain dont le père italien partit vendre sa force de travail à Differdange au Luxembourg, mais aurait tout aussi bien pu s'exiler en France, car « c'est le hasard qui distribue les nationalités ». Tout comme l'Histoire fera de Florange une ville sous la domination des Romains, des Vandales -parmi eux un Florik dont elle tire son nom- et des Francs, plus tard elle sera tour à tour espagnole, française, luxembourgeoise, allemande… 

 

« Que fait un paysage bouleversé quand l'usine n'usine plus et disparaît à son tour ? »

 

Suivant le fil sémantique de son nom évocateur « Florange », mais aussi le cours géographique de son fleuve ou encore se penchant sur les trous de sa mémoire, car «c'est dans ces trous que parle le passé», Jean Portante livre un portrait poétique et politique de ce «lieu symétrique à celui de sa ville natale. Symétrique, mais avec les mêmes paysages. L'usine partout». Celle-ci  a «de part et d'autre, bouleversé le paysage», jusqu'à ce que «le dernier des empereurs, celui au nom de métal, plie bagage». 

Il remarque au cours de sa promenade la douzaine de Bildstock, calvaires érigés pour fêter les saints (Sainte Barbe, patronne protectrice des mineurs de fond) ou pour conjurer les fléaux (la peste), mais «contre le démantèlement de l'usine il n'y en a pas encore. Ni contre les promesses non tenues»…

 

 

Trois villes européennes sinistrées

ActuaLitté, CC BY SA 2.0, par Joël Leick

 

Dans Florange sans fin (Créaphis éditions), son récit vient en écho des photos de Joël Leick, artiste plasticien et enfant du pays, dont l'œuvre photographique s'attache à relever les «signes du dépaysement contemporain».

 

L'égoutier devenu nabab

 

Même cause –l'aberration capitaliste-, autres ruines dans la lointaine banlieue madrilène : El Quiñon, cité de briques et béton, est le projet fou d'un mégalomane profitant de la bulle immobilière qui enfla en Espagne au début des années 2000. Les immeubles de la Residencial Francisco Hernando, du nom de son fondateur, devaient accueillir jusqu'à 40 000 personnes, ils ne sont que 3 000, soit 20 % de sa capacité d'accueil. Une partie du complexe n'a pas dépassé le stade de chantier, dont les ruines jouxtent les lotissements achevés, l'ensemble est perdu dans une contrée aride à proximité d'une décharge de pneus. Signe de l'irrationalité spéculative du projet, les ressources d'eau, en taux d'occupation plein, n'auraient pas suffi à alimenter tous les logements, bassins et jets d'eau !

 

Dans la vidéo ci-dessous l'auteur de Projet El Pocero. Dans une ville fantôme de la crise espagnole (Inculte), Anthony Poiraudeau, explique sa tentative de déchiffrement de ces «ruines à l'envers». Dérivant sous le soleil et dans le vent à travers les rues d'El Quiñon, l'auteur «croit parfois avoir atteint, à l'état de veille, un autre domaine de sa propre existence, assez analogue aux rêves de fièvres, où ni les journées, ni les rues ne semblent pouvoir trouver de fin.» Son récit emprunte à la sociologie, à l'ethnologie, au documentaire ou encore à l'enquête journalistique, mais c'est, au-delà des faits, son expérience subjective, esthétique et sensorielle de marcheur qui saisit et fascine.