Comment La Poste a choisi de favoriser Amazon contre les libraires

Nicolas Gary - 13.02.2015

Edition - Economie - livre courrier - La Poste Amazon - service colissimo


Depuis le 1er janvier 2015, La Poste a modifié deux ou trois choses dans sa politique tarifaire. Après avoir fait augmenter le prix du petit timbre rouge en octobre 2014, ce sont les envois de courriers et colis qui ont subi un ravalement de façade. De quoi agacer pas mal... les éditeurs. Et conférer un redoutable avantage à Amazon sur les libraires. Un de plus...

 

 

 

 

« Nous avons un problème qui mesure trois centimètres », expliquait, jovial, un éditeur parisien récemment. Et pour cause : depuis le 1er janvier, une maison d'édition ne peut plus passer par le tarif lettre si l'objet envoyé mesure plus de 3 cm d'épaisseur. « La Poste nous a expliqué que désormais, c'est du Colissimo obligatoire – et donc le tarif qui va avec. »

 

Mais en quoi cela peut-il bien ennuyer un éditeur ? « Les services de presse que nous pouvions réaliser auparavant avec des frais qui étaient ceux du courrier format lettre vont devoir être complètement révisés. Et financièrement, 200 livres envoyés vont coûter jusqu'à deux fois plus cher. » Quid ? Si fait, confirmation nous en est donnée au bureau de Poste proche de la rédaction.

 

Lettre ou Colissimo ? Les 3 cm qui tuent

 

Sollicitant un employé, nous lui présentons quatre types d'ouvrages – BD, livre de poche et grand format. Pour les trois premiers, aucun problème pour appliquer le tarif lettre, soit des frais d'envois entre 2,7 € et 4,85 € (pour un colis de 250 g jusqu'à 1 kg). En revanche, le grand format est refusé net.

 

Pour ce dernier, il faudra obligatoirement passer par l'option Colissimo, et, là, on commence à s'amuser. Si l'affranchissement s'effectue à La Poste, les prix oscillent entre 5,50 € et 7,90 €. Si l'on pratique plutôt internet pour affranchir ses courriers, on est entre 5,23 € et 7,51 €. Des montants auxquels on pourra ajouter des options d'indemnisation, mais également de livraison contre signature de 2,50 € ou 2,37 € – selon que l'on affranchisse en bureau, ou par internet.

 

« Il faut tout de même se souvenir que les envois de livres avec le tarif lettre étaient interdits par La Poste. Bien entendu, tout le monde le faisait, et tout particulièrement les vendeurs à travers les marketplace », se souvient un acteur de la vente à distance. 

 

Sachant qu'un ouvrage en moyenne pèse 700 g, il faut donc reprendre la totalité des coûts pour une maison d'édition – ou alors envisager avec un peu plus de sérieux, de réaliser des services de presse numérique. « Il reste l'option des coursiers, mais on ne peut travailler de la sorte qu'avec des rédactions parisiennes. Pour tous les journalistes qui sont à l'extérieur de la petite couronne, il faudra passer par les fourches caudines du Colissimo. »

 

Autrement dit, sur cette base de 700 g, avant avec le tarif lettre : 4,85 € et aujourd'hui avec l'option Colissimo obligatoire, 7,90 € (sans option indemnisation ni livraison). Dans le cas d'un service de presse où 300 exemplaires seraient expédiés, avec l'obligation de passer au prix Colissimo, on passerait de 1455 € (net, sans récupération de TVA) à 2370 €.

 

 

Éditeurs et libraires, même galère

 

Quant au pli, il occasionnera aussi d'autres contrariétés, cette fois pour le particulier : dans l'idée saugrenue où un éditeur pratiquant la vente directe choisit de souscrire à une offre livraison contre signature, il faudra que le client soit chez lui. Ou qu'il s'offre, avec son billet de passage de La Poste, un peu de bon temps dans les files d'attente du service. 

 

Le problème est bien que cela concerne autant des services de presse que des ventes à distances, effectuées par des éditeurs ou des libraires. Et pour les frais de port dans le cadre d'une vente directe, c'est au client que le livre coûtera plus cher – avec le risque qu'il se tourne vers Amazon, ou d'autres, qui pratiquent des frais de port à 1 centime...

 

Et côté librairie, que se passe-t-il alors ? « Avant, quand nous passions commande à un éditeur, pour un seul livre, il passait par le tarif lettre, effectivement. » Aujourd'hui, toute la profession s'énerve de l'absence de tarification livre. Bien entendu, il reste toujours l'option de passer par les tarifs Livres et brochures, sauf que ceux-ci ne sont valables qu'à l'international, « pour assurer le rayonnement de la culture française à l'étranger », s'étrangle un éditeur-libraire.  

 

La Poste nous confirme d'ailleurs ce point : s'il existe bien un tarif pour les entreprises, il n'occasionne que quelques centimes de remise. L'autre alternative, serait de réaliser pour 7000 € d'envois au moins, afin d'obtenir 1 % de remise (si, si). « Le tout en tarif net... autrement dit, pas de TVA à récupérer », souligne un professionnel du livre. 

 

D'autant plus que c'est moins l'épaisseur de l'objet envoyé que celle du colis qui est en cause. Une conseillère de La Poste nous précise en effet que s'il nous venait l'idée d'utiliser du papier à bulles dans une enveloppe kraft, « le colis mesurerait plus de 3 cm et, dans ce cas, il ne serait pas accepté ».

 

En sollicitant notre conseillère, nous effectuons en temps réel une évaluation : pour un livre pesant maximum 750 g, on est à 5,35 € en tarif lettre, mais comme ce dernier mesure plus de 3 cm d'épaisseur, il passe en Colissimo, à 7,25 €. Aimable, la conseillère nous précise qu'à l'exception de très grands clients, La Poste ne propose pas de tarifs préférentiels. « Sauf Amazon, parce qu'ils représentent des milliers de colis chaque jour », ajoute-t-elle.

 

Le ministère de la Culture saisi du problème

 

Des remises qui ont dû être d'autant plus importantes qu'en avril 2014, Amazon investissait dans Colis privé, une solution de livraison créée en 1993 et qui découlait... d'une grève des services de La Poste. En disposant d'une solution qui lui permettrait d'assurer par ses propres moyens ses livraisons de colis – et pas seulement de livres –, on imagine aisément qu'Amazon dispose alors de solutions tarifaires largement préférentielles. 

 

 

 

 

« Ce deal est très cohérent avec la stratégie d'Amazon, qui œuvre à maîtriser toute la chaîne de valeur. Or la livraison constitue une partie extrêmement importante de cette chaîne de valeur. On peut donc penser que posséder 25 % de Colis Privé n'est qu'une première étape », précisait Philippe Ausseur, associé du cabinet de conseil Abington Advisory, au Journal du Net, en 2014. 

 

En France, on estimait en 2013 qu'Amazon représentait 15 % du chiffre d'affaires de La Poste, quoique ce chiffre ait pu paraître contestable. D'autres parlaient, en début d'année 2015, de 12 % des volumes réalisés, ce qui ne serait pas du tout incompatible avec 15 % du chiffre d'affaires, voire tendrait à considérer qu'il est plus important encore. 

 

Mais il n'en reste pas moins qu'Amazon est le premier client de La Poste, confirmait Éric Paumier, président de Colis Privé en juin 2014. Une position que confirmait Romain Voog, PDG d'Amazon France en décembre 2014, assurant qu'en termes d'emplois indirects, sa société était bien le premier client de La Poste. Nul doute que les offres commerciales sont alors bien plus intéressantes pour le cybermarchand que pour les petits libraires, les particuliers qui pratiquent le marketplace ou encore les éditeurs avec leurs questions de services de presse.

 

Il ne nous a évidemment pas été possible d'obtenir de la part de La Poste de précisions sur les avantages commerciaux concédés à Amazon. 

 

Selon nos informations, la nouvelle tarification aurait rapidement été portée à la connaissance de la ministre de la Culture, Fleur Pellerin. « Le fait que La Poste ait fait ça dans son coin n'a manifestement pas été très apprécié », nous précise-t-on. « Quand on se souvient qu'Aurélie Filippetti avait fait de l'année 2013 une période dédiée aux problématiques des librairies, c'est risible : consolider un moyen permettant aux libraires ou aux professionnels du livre de disposer d'une solution tarifaire spécifique, ça aurait dû faire partie des priorités. »

 

Le président du CNL, Vincent Monadé, a été saisi de la question et une réunion avec le cabinet de la ministre a été fixée pour le 26 février. Gageons que Fleur Pellerin saura se charger de cette question, sinon l'édition saura se montrer irritable. « Ça, ça ne fait pas un pli », plaisante-t-on.