Comment le digicode a tué les encyclopédies de papier

Clément Solym - 20.03.2012

Edition - Société - digicode - encyclopédies - livre numérique


Christian Robin, auteur d'un excellent ouvrage Les livres dans l'univers numérique, publié à la documentation française, intervenait pour présenter son travail dans le cadre d'un entretien qui se tenait au Salon du livre. Une conférence sur l'histoire du livre numérique, et ses ramifications anciennes, qui a permis de comprendre combien le livre numérique ne date pas d'hier...

 

Or, dans le contexte où l'encyclopédie Britannica a annoncé la fin de son édition papier, Christian Robin a pu préciser que les angoisses ressenties dans l'édition, face à l'essor actuel du livre numérique, pouvaient tout à fait se comprendre. Notamment dans le cas des éditeurs qui publient des... encyclopédies. 

 

 

 

« Au début des années 90, les éditeurs d'encyclopédie les plus importants n'étaient pas Universalis. C'était Hachette, Larousse et Bordas. Et il faut imaginer qu'à la fin des années 80, début 90, chez Hachette, c'était le secteur le plus rentable. » Au point que le secteur livre chez Lagardère reposait essentiellement sur les encyclopédies. « C'était tellement vrai qu'à la fin des années 80, Hachette avait racheté deux gros éditeurs d'encyclopédie, un aux États-Unis, un en Allemagne et un en Espagne. »

 

C'est que l'on pensait alors que l'avenir était bien dans l'encyclopédie. Au début des années 80, un point avait été réalisé sur les relations entre informatique et édition, on assurait même chez Larousse que jamais une encyclopédie ne serait lue sur écran. Tout simplement parce que l'on ne pouvait pas lire une page d'encyclopédie sur écran.

 

Mais la fin des encyclopédies en plusieurs volumes s'est faite au milieu des années 90. « Et ça a été un mouvement extrêmement rapide. En 1993, les encyclopédies en plusieurs volumes représentaient un chiffre d'affaires de 20 % des ventes, soit 2 € sur 10 gagnés par un éditeur. Et ces encyclopédies étaient vendues pour l'essentiel à des personnes qui ne les utilisaient pas et qui n'avaient pas l'argent pour les acheter. » 

 

Des gens qui achetaient très cher et à crédit des encyclopédies qui permettaient de se rassurer quant à l'éducation de leurs enfants. « Il y avait des milliers de commerciaux qui vendaient au porte-à-porte, des encyclopédies. » Mais au milieu de ces années 90, plusieurs phénomènes ont participé à cette dégringolade. Tout d'abord, l'ordinateur est passé sous la barre des 10.000 francs. Et le CD-Rom est apparu comme le support du futur : au travers de cet outil, on allait pouvoir faire des encyclopédies complexes. 

 

« Tout le monde le pensait. Et ce n'était pas faux. Sauf que la plupart des CD-Rom encyclopédiques, on n'arrivait pas à les faire marcher... » confie Christian Robin, qui fut lui-même éditeur de CD-Rom. Par ce biais, ordinateur et CD-Rom étaient proposés simultanément, souvent avec l'achat de la machine, et les consommateurs se sont rabattus sur cette offre, délaissant les encyclopédies de papier. Le tout avec dans l'idée que l'informatique individuelle allait permettre à l'enfant de se familiariser plus aisément avec la connaissance et le savoir encyclopédique. 

 

Pour l'apprentissage, tout devait donc être réuni : efficacité, interactivité, etc. 

 

Mais un autre élément, « tout bête, qui a un lien avec le numérique », et même un double lien, nous expliquait l'auteur, avec un sourire, « c'est l'apparition du digicode ». Eh oui... digital, comme les empreintes, ou digital, comme on l'emploie aujourd'hui abusivement, pour désigner, avec le terme anglais... le numérique. 

 

« Avec le digicode, il n'y a simplement plus de possibilité de faire de ventes en porte-à-porte, directement à domicile. L'usage ou le non-usage des outils numériques, ou des livres, est aussi lié à des évolutions sociétales, dont ne ne soupçonnons pas les implications, mais surtout, que nous ne maîtrisons pas du tout. »

 

Et voilà comment le chiffre d'affaires du secteur a été divisé en deux ans. « Ce qui fait que l'on a licencié des milliers de commerciaux, chez Larousse, chez Bordas, et ainsi de suite. Et dès le milieu des années 90, des livres numériques, des encyclopédies numériques, ont remplacé les encyclopédies papier, avec de lourdes conséquences financières. Comment voulez-vous que des gens qui ont vécu ce genre de situation ne se disent pas : Peut-être qu'il faudrait faire attention. »

 

Alors, un peu d'histoire, ça fait du bien, non ?

 

 

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