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Commerces non essentiels fermés : la conjuration des édiles

Nicolas Gary - 01.11.2020

Edition - Economie - Insurrection maires France - commerces non essentiels - France confinement commerces


La France compte près de 35.000 communes — soit autant de mairies pour administrer le territoire. Ils sont une soixantaine, aujourd’hui — autant dire une paille — à avoir adressé au Premier ministre un courrier. Ce dernier réclame « dans cette crise sanitaire, de rétablir l’équité de traitement entre commerces de proximité et grandes surfaces commerciales ». Au rang desquelles, les librairies. D’autant que certains ont déjà pris les mesures pour permettre aux commerces non essentiels de rouvrir.

Covid-19 fermer / Restez chez vous
 


Dans cette lettre à Jean Castex, de grands noms s’alignent : Nantes Métropole (près de 700.000 habitants), Renne Métropole (500.000), Toulouse Métropole (800.000), Bordeaux Métropole (800.000), et ainsi de suite. Des élus qui représentent des millions d’administrés au bout de course, dénonçant « l’inégalité de traitement entre les commerces de proximité, à l’exemple, mais il n’est pas le seul, des librairies et des grandes surfaces commerciales ».

Ce point, crucial, a pour partie été réglé : ce 31 octobre, après une journée d’intense communication, la Fnac et la grande distribution ont été contraintes de fermer — pour ne pas aggraver une distorsion de concurrence déjà flagrante. Une victoire à la Pyrrhus, pour beaucoup : si les librairies ne peuvent toujours pas accueillir de public, interdire aux premiers de vendre des livres devient une forme d’hérésie. Un nivellement par le bas : plutôt que de donner aux libraires le choix de l’ouverture, ou non, le gouvernement — ici Bruno Le Maire et Roselyne Bachelot — a opté pour une politique de la terre brulée. Plutôt rien qu’un peu plus.
 

Economie, santé, nation


L’alliance du commerce qui représente 35 milliards € de chiffre d’affaires à travers 450 enseignes, 27.000 points de vente et 180.000 salariés pointait les incohérences de ce reconfinement. Voici en effet « les commerces dits “non essentiels” sacrifiés par une mesure incompréhensible, injustifiée, inéquitable ». Car 1,2 million d’emplois liés aux boutiques non alimentaires sont concernés. 

Alors très rapidement, les insurgés ont levé la tête, regardant vers l’Élysée et Matignon avec la ferme intention de ne pas laisser passer l’occasion. François Rebsamen, maire de Dijon, président de Dijon Métropole l’avait promis : « Puisque l on peut acheter des livres à peu près partout sauf en librairie je prendrai demain un arrêté municipal pour autoriser les librairies dijonnaises à rester ouvertes si elles le souhaitent ». Intelligence politique, et humaine : si elles le souhaitent. 

L’élu a d’ailleurs tenu parole : s’appuyant sur la Déclaration des droits de l’Homme, il considère que « les librairies de proximité remplissent un rôle essentiel à la diffusion des livres et que cette diffusion est d’autant plus importante qu’en période de confinement, les activités sociales et culturelles des habitants de Dijon sont nécessairement réduites ». 

L’arrêté fait mouche, et prend également en compte la distorsion de concurrence et les mesures sanitaires, les librairies étant « en mesure de contrôler les flux d’accès et d’assurer le respect d’un strict protocole sanitaire, tout autant que les commerces de bouche ».
 

Un goût de renfermé à maires


Il ne fut pas seul dans sa démarche : François Boucher, maire de Migennes, dans l’Yonne, initiait cette même démarche. Et ses coreligionnaires des villes de Decize et Chalon suivaient le mouvement. L’intervention du préfet de l’Yonne est venue pour rappeler qu’un tel décret est illégal : il a sommé le maire de le retirer rappelant que les commerçants doivent, avant tout, respecter les mesures nationales. Et pourtant, le préfet Henri Prévost indique qu’il réunira les élus pour « examiner comment adapter l’activité commerciale de détail aux contraintes posées par le confinement ». 

Pour reprendre la fable, « jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus »… Car l’insurrection — comment le désigner autrement ? — vient de toutes parts : en Corse, les libraires revendiquent leur statut de commerces essentiels. Et déplorent que leur fermeture n’ouvre « un boulevard à Amazon ». Le maire de Bastia, Pierre Savelli, est intervenu : « Le confinement crée l’iniquité en obligeant les petits commerces à fermer alors qu’il épargne la grande distribution et les géants du commerce en ligne. J’ai demandé la création d’un fonds municipal d’urgence pour aider les commerçants à créer une plateforme de vente en ligne », assure-t-il dans un communiqué. 

D’ailleurs, ils sont quelques-uns, dans la corporation du livre, à avoir opté pour la résistance, balayant la mesure de confinement et son chapelet d’interdictions. Au départ, cette réaction visait l’ouverture des Fnac, à même de commercialiser des livres, mais pour beaucoup, le mal s’ancre plus profondément. Avoir le choix d’un maintien de l’activité, au minimum…
 

Librairies closes, acte II


D’autant que la période qui se profile, nous rappelait le spécialiste Olivier Bessard-Banquy, représente «un enjeu économique majeur pour ce secteur. Sur les seuls mois de novembre et décembre, la librairie réalise aux environs du quart du chiffre d’affaires global de ventes de livres ». Avec un taux de rentabilité qui avoisine 1 %, le commerce compte parmi les plus en danger au niveau national.

Ainsi, à Lille, à Clichy et ailleurs, les maires s’opposent au décret gouvernemental par lequel les libraires sont exclus de la dérogation. « Les librairies sont plus que jamais indispensables, j’ai donc décidé d’autoriser l’ouverture de la librairie Villeneuve », indique Rémi Muzeau, maire de Clichy.  


crédit jwvein CC 0
 
Même son à Metz, où le conseiller municipal écologiste d’opposition Xavier Bouvet, se demande pourquoi ne pas prendre la même mesure qu’à Dijon, pour permettre aux libraires qui ne vendent pas de presse — autre exception… – de continuer leur activité. 

Depuis Béziers, Robert Ménard diffuse un arrêté similaire : tous les commerces de sa ville sont habilités « à reprendre leur activité dès ce samedi 31 octobre ». Idem pour Louis Alliot qui à Perpignan dénonce une mesure « totalement incohérente et va à l’encontre de l’égalité de traitement des commerces ». Quand même le Rassemblement national s’y met, le gouvernement doit sentir le vent de révolte souffler aux portes de l’hôtel et du palais… 
 

Distorsion de concurrence et politique


Fresnay-sur-Sarthe, Brive, Aubusson, Fâches-Tumesnils : les Indignés du Confinement-2 se multiplient et les édiles bravent l’interdit, autant que la légalité, en signant des arrêtés à tour de bras. Christian Teyssedre, maire de Rodez, emboîte aussi le pas, pour qui les restrictions occasionnent « une pratique déloyale contraire au principe constitutionnel de concurrence libre et non faussée ». Et dans son communiqué, d’ajouter : « Cette distorsion de concurrence déporte le consommateur vers les plateformes bien connues ou la grande distribution, dont on connaît les conséquences sur les commerces de proximité et les emplois locaux. »

Et la maire Brigitte Barèges, et de nombreux autres maires en Occitanie (Mazamet, Nérac) décident d’aller à l’encontre des règles. Là encore, la préfecture tonne et l’on menace de passer par des référés si les municipalités s’entêtent. Mais en pays d’Oc, on a la tête solide… Et la présidente de la Région, Carole Delga enfonce le clou : 
 
 

Le choix des armes


Les Chambres de commerce et d’Industrie, que l’on soupçonnera moins aisément de profiter d’opportunités électorales, s’associent au Conseil du Commerce de France. Ils appellent « conjointement les pouvoirs publics à autoriser immédiatement tous les commerces de proximité à ouvrir sur rendez-vous ». Là encore, le choix laissé aux commerçants devient essentiel. 

De fait, « les commerçants veulent travailler et demandent que soit autorisée en urgence l’ouverture des petits commerces sur rendez-vous. Afin de maintenir une activité, cette solution pourrait être mise en place dans les meilleurs délais, aux côtés des autorisations d’exercer par retrait de commande et livraison à domicile », indique leur message. Et de poursuivre : « CCI France et le CdCF demandent que l’autorisation de sortie intègre au plus vite ce motif pour les commerces proposant à la vente des produits considérés comme n’étant pas de première nécessité. » Au moins dans la première quinzaine, avant réexamen par le gouvernement. 

Certains comprennent, mais ne cèdent pas : Frédéric Leturque, maire d’Arras, se range à l’avis du préfet du Pas-de-Calais. Les libraires indépendants ne bénéficieront pas de cet arrêté tant vanté. 

Last, but not least, dans les vindicatifs, un certain Jack Lang qui s’adresse à la ministre de la Culture « pour lui demander la réouverture des librairies ». 
 

Pyrrhus, aux pertes irremplaçables


Bien entendu, les préfectures se retranchent derrière la loi, à l’image de ce qu’Henri Prévost rappelait : un maire « ne peut pas prescrire par arrêté municipal des règles contraires à ce texte de portée générale, pris par le gouvernement qui s’applique à l’ensemble du territoire ». Mais les avocats affutent déjà leurs plaidoiries. 

Si les mesures nationales s’imposent à tous, cette rébellion des édiles pèse lourd sur la cohérence du pays. La Gazette des communes évoque tout de go « la fronde des maires ».

Philippe Laurent, le président de Centre-Ville en Mouvement, maire de Sceaux et secrétaire général de l’AMF le souligne dans un texte diffusé dès le 29 octobre. « Pour éviter de ruiner définitivement ces efforts, et garder encore une chance de maintenir vivants nos centres-villes, je demande ainsi très clairement et solennellement que, si l’on doit interdire à tous les commerçants non alimentaires d’ouvrir, il soit aussi clairement interdit à la grande distribution de vendre tout autre produit que ceux de première nécessité, ceci afin d’être parfaitement équitable. »



 
Et de nouveau Pyrrhus sourit amèrement. La dissension dans le pays va crescendo. Rappelons que le non-respect des consignes est passible d’une amende de 135 €, avec une majoration de 1500 € en cas de récidive. Et que passées trois infractions, la douloureuse se chiffrera avec 6 mois de prison et 3500 € d’amende. 

Pourtant, après la décision d’interdire la vente des livres dans les grandes surfaces, s’essaiment sur la toile des photos affligeantes : « La vente de livres et de CD est interdite. » Provoquant une véritable confusion, où la France devient ce pays qui interdit la vente de livres. « Daesh en a rêvé, Macron l’a fait », peut-on lire ici ou là sur les réseaux sociaux. Il semble que le mal soit déjà fait.


crédit photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


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