Complainte d'un libraire d'Alsace : “J'ai  l’impression d’avoir raté ma vie ”

Clément Solym - 13.05.2019

Edition - Librairies - libraire Alsace lecteurs - librairie indépendante - commerce proximité


« [J]e ne parviens plus à faire bonne figure, et à être simplement le libraire souriant. Je n’y arrive plus, tout simplement. » Des mots simples, mais forts, pour dire le désarroi d’un métier, un sentiment partagé par beaucoup et qui se retrouve de plus en plus souvent sur les réseaux. 


librairie L'Ill aux trésors
 

Pedro Mota, de la librairie L’Ill aux trésors (Illkirch-Graffenstaden, proche de Strasbourg) s’est fendu récemment d’un long post, pour évoquer son métier de libraire indépendant. Depuis 17 années qu’il s’est engagé dans la profession, c’est avec passion explique-t-il qu’il a porté une multitude de projets. Mais « la vocation qui m’a animé pendant toutes ces années est sur le point de s’effondrer ».

Et l’entrepreneur de prendre le pas : évoquant le nécessaire partage des richesses, la création d’emplois liée au rôle d’acteur économique, il note désormais que la concurrence s’est densifiée. Il parle d’acteurs menant une activité semblable à la sienne, « à une échelle quasi industrielle », et qui « fait énormément de tort à l’équilibre fragile » du métier.
 
« Parmi ceux qui claironnent à qui veut les entendre leurs attachements aux commerces de proximité et aux producteurs locaux, combien continuent à faire leurs emplettes depuis leur canapé en achetant sur des sites en ligne », indique le libraire. 

Et les arguments sont connus : délais de livraison prétendument plus rapides, le confort du temps gagné, un livre immédiatement accessible dans sa boîte à lettres… Le tout s’opère « [d]ans un échange mercantile de plus en plus déshumanisé, de moins en moins soumis aux règles de ce qui a été la base même de la construction de nos sociétés, à savoir l’échange avec d’autres humains ». 



 
C’est ici que l’exercice atteint sa limite : quand le libraire explique avoir partagé coups de gueule et coups de cœur durant toutes ces années, c’est dans l’idée de défendre « une vision citoyenne et engagé de mon métier ». Ne pas être vendeur simplement, mais incarner également une fonction au sein de la société. 

Être, en somme, « un des derniers acteurs du lien social, qui s’efforce de résister dans ce monde de plus en plus accéléré et impatient ». Cependant, écrasé par les conditions de travail qui auront tant évolué ces dernières années, le libraire annonce son découragement, « l’impression d’avoir raté ma vie ».

Et de conclure qu’il ne parvient « plus à faire bonne figure, et à être simplement le libraire souriant. Je n’y arrive plus, tout simplement ». Un billet qui intervient « comme une bouteille à la mer », indique-t-il. 
 


Auprès de France bleu, il ajoute quelques mots : « Venez partager, venez échanger avec un libraire quel qu’il soit ! » Une bouteille envoyée aux lecteurs… dans l’espoir qu’elle gagne le bon rivage.


Commentaires
Merci d'avoir si bien repris ma "bouteille à la mer". grin grin
Ayant une phobie sociale, la "déshumanisation" me va très bien, mais je sais pas pourquoi les "normaux" vont moins en Librairie ; je remarque que mes proches commandent de plus en plus via Internet pour les achats "décidés" mais font des achats impulsifs en librairie lors de sorties en ville (moins depuis la fermeture de la meilleure Librairie du coin). Pour les beaux livres je passe par une librairie (via un proche) trop de risque de les voir abîmés par la Poste, toujours une crainte pour les artbooks en Anglais via Amazon ou Book Depository...
Je remarque aussi de plus en plus de livres (BD surtout) par crowdfunding qui échappent donc aux Librairies et Amazon et le soutient d'auteurs via le mécénat (avec bonus) que pense les Libraires de cette évolution ?



(j'ai un crowdfunding en vu (85€ quand même) mais c'est une intégrale avec bonus (un peu de pub : https://fr.ulule.com/sentai-school-tome-8/ ), mais les Libraires vont "perdre" 570 achats minimum et le livre sera sur le site d'Olydri après et très peu ailleurs (Librairies, FNAC ou Amazon), il faut revoir un peu tout le schmilblick.
En effet, cela existe, le crowfunding revient à de l'auto-édition ou de l'édition de marge (non distribuée par le système classique)



Moi même, libraire, est amateur du travail Tubonia et Olydri, cela ne rentre pas en concurrence direct puisque le contenu n'est justement ni proposé en librairie, ni chez nos concurrents directs (Amazon) _ Le problème étant que le panier ne se dirige pas vers nous



Pourtant, si on regarde les acheteurs, ce sont des viewers qui, soit n'achète pas de livre habituellement (peut etre depuis), soit des personnes passionnées qui achètent en marge quelquefois pour soutenir

mais s'il aime les BD, rien ne l'empêche de se rendre en parallèle en librairie





Bref, comme vous dites, rares sont ceux que l'on "perd" ici, ce n'est pas (encore) une réelle concurrence contrairement à Amazon et sont pullulement d'auto-édition édilivresque
Bonjour,

Quand je parle de mon quartier, je cite tous les commerces à proximité

De mon domicile et dis qu'elle y a même une librairie... il est vrai qu'une librairie a moins de choix qu'une Fnac ou cultura... mais la personnalité du libraire, l'animation dans la librairie sont des choses importantes...pour le lecteur...
Je comprends tout à fait le decouragement qui peut gagner les commerçants de proximité face à l'évolution de nos habitudes de consommation.

Je trouve dommage de delaisser nos commerces qui animent un quartier au profit du gain de temps voire d'argent en achetant sur le web ou dans de grandes surfaces ...

Le choix d'un livre est un temps riche d'échange avec son libraire, ce doit être un moment agréable, convivial, humainement interessant,.... comme cela l'était il y a encore quelques années dans la librairie intimiste, cosi, à taille humaine de l'Ill aux trésors.

J'y ai toujours reçu de bons conseils de lecture, un choix et une diversité d'ouvrages interessant, .... jusqu'au jour où je n'ai pas eu en face de moi le libraire, à l'écoute, attentionné, souriant que je connaissais jusque là. Ce jour où c'est une personne aigrie, menaçante, plus que désagreable, en colère qui m'a fait part de son mécontentement qu'elle explique dans cet article . Mais qui s'est trompée de coupable.



En s'en prenant à moi, qui était dans son magasin, avec 4 livres en mains que je m'apprétais à payer, il a perdu une bonne et fidèle cliente et l'a envoyée directement chez Cultura et Amazon et d'autres,...



On ne va pas chez un commerçant pour se faire menacer ou prise à partie devant d'autres clientes.

Je passe toujours avec nostalgie devant cette charmante librairie qui respirait la sérénité et le calme de la littérature...

Bon courage Mr MOTA
Le mal évoqué par M.Mota Pedro s'inscrit dans un cadre de vie général et actuel. Je prends mon cas personnel: Habite un petit village, donc pour aller voir un vrai libraire (pas Fnac) dans la ville la plus où il y en a un, il me faut prendre ma voiture (ce que j'évite autant que peux) car transports en commun limites. Or dans cette ville, le stationnement est non pas seulement très difficile, mais aussi l'objet d'un racket municipal systématique dans le centre ville (où, d'ailleurs, ne se trouve plus de vrai libraire généraliste et où même les médecins et infirmières n'ont le droit à l'exception de paiement dans le cadre de leurs déplacement chez des malades). Donc je refuse ce racket. Reste l'internet. Là aussi éviter si possible les prédateurs (Amazon), mais j'ai trouvé un vrai libraire avec qui peut s'installer un vrai dialogue consensuel et avisé, même s'il se trouve à près de 300km de mon domicile et en Suisse. De même, pour un livre rare, j'ai trouvé un tel libraire beaucoup plus loin (à Munich!). Tout était là: amabilité, explication, rapidité de livraison et prix de livraison minime. Le monde a changé, il faut s'y adapter. Et conseil à M.Mota Pedro: faites-vous connaître sur l'internet, créez un site attractif qui donne envie de fouiller votre catalogue, donnez envie d'établir de chouettes dialogues avec vous. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais peut être une nouvelle aventure ô combien passionnante. Les amoureux des livres des pays francophones du monde valent ceux de votre quartier.
Je suis très émue par votre message plein de souffrance et de désarroi.Retraitée de la librairie Hartmann fermée depuis peu,je vous souhaite beaucoup de courage...
Les libraires ne défendent pas le petites maisons d édition et regardent les remises et les conditions commerciales.. Résultat ils ont dans leurs échoppes la même chose que dans n'importe quel grande surface culturelle ou hyper.. Et c'est Amazon qui prend leur place.

Il fait donc remercier Amazon d aider les petites maisons d edition à survivre.
Je me dois de répondre à cela…



Les librairies que je fréquente soutiennent les petites maison d'éditions, pensez qu'il y a aussi des petites chez Gallimard etc. (L'étranger de Camus, c'était Galli, aujourd'hui Marie Nimier est très intéressante)



Si vous parlez de petites maisons d'éditions style Livresque éditions, elles font partis d'un marché de marge et c'est un choix commercial, les livres en librairie proviennent d'un système traditionnel, à chacun de choisir ce qu'il a entre les mains parmi ce qu'on vient lui proposer, mais sachez qu'un libraire qui accepte une ou deux fois de l'édition de marge (tpme et auto) se voit le lendemain crouler sous ce type, et beaucoup font payer des frais de port au libraire s'il veut les retourner (par la poste = cher) ou alors il doit les tasser 6 mois (oui oui) ce qui est contre-productif





Des librairies spécialisées dans ces éditions de marge existent, L'attrape-rêves à Muret (31) par exemple même si elles sont encore rares



En parallèle, là où un hypermarché mettra en avant une maison d'édition comme Fleurus, les libraires mettront en avant Thierry Magnier, MeMo, Rue du Monde (de mes fréquentations et dieu sait qu'elles sont nombreuses)



Je suis ouvert à l'échange
Bonjour et merci pour la réponse plus haut ; que pensez-vous des petits éditeurs comme le Lézard Noir qui vendent eux mêmes ?
Cher ami libraire, tiens bon car c'est à l'heure actuelle, tout le navire France qui est RN perdition mais qui pourtant ne fera pas naufrage. Les libraires comme vous portent l'âme et le souffle de notre société. Celle ci malade retrouvera la santé après avoir trié le bon grain de l'ivraie. Il est normal que les libraires se sentent particulièrement touchés à l'heure ou toutes nos valeurs sont menacées au sein d'une France qui doit remettre en question ses violences et sa déshumanisation. Puis le balancier après l'excès reprendra une place meilleure pour un nouveau départ. Alors tous ceux qui ont refuse de perdre qui leur dignité, qui leur liberté de penser, qui leur culture, reviendront, pousser ta porte. Libraires, chers libraires, vous êtes une lumière dans ce monde en folie. Par pitié pour le navire France, ne désertez pas les rivages du courage et de la patience. Merci.
Un problème encore plus grave à mes yeux, concerne surtout les pays les moins développés : nourrir le "ventre" vient avant la nourriture de l'esprit!les libraires souffrent atrocement de ce manque d'engouement pour la lecture, alors que le commerce du"fast-food est autrement florissant.
Je me permets un petit correctif: vous parlez des pays moins développés, je parlerais au contraire des plus développés... ceux qui n'ont rien sont évidemment excusés de penser à se nourri avant de s'offrir un livre, mais je n'excuse pas les pays riches, qui ont les moyens de s'offrir à la fois lectures et repas sans restrictions (ni censure d'ailleurs, ce qui reste un luxe).
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