Concentration des industries culturelles : le cas Penguin Random House

Nicolas Gary - 30.07.2013

Edition - Economie - Penguin Random House - concentration des industries - oligopole


Avec la fusion de Random House et Penguin, filiales respectives de Bertelsmann et Pearson, c'est un quart de la production de livres mondiale qui sera centralisée. Un poids de 3,05 milliards € qui n'est pas sans conséquence pour l'ensemble des acteurs du livre. À compter par les auteurs et leurs agents en premier lieu. Pour certains, c'est même le plus grand événement depuis le lancement d'Amazon sur internet...

 

 

Books from boxes.

miss.libertine CC BY 2.0

 

 

D'un côté, on trouve donc le prix Man Booker, dont la diversité de la sélection a été amplement saluée. De l'autre, le prix All Man Booker qui pour sa part souffre de la fusion des deux géants. C'est qu'avec 25 % de l'activité mondiale de l'édition, Penguin Random House dispose d'une marge de négociation et d'un catalogue qui compte les plus célèbres auteurs du XIXe siècle, et les plus gros best-sellers du XXIe...

 

Penguin Random House devrait faire paraître 5000 titres chaque année, associant les noms les plus célèbres de l'édition : Ernest Hemingway, Agatha Christie, auteurs publiés chez Penguin, maison fondée en 1935 par Allen Lane. La légende, rapportée par le Guardian, veut qu'il ait décidé d'ouvrir sa maison d'édition, ulcéré de n'avoir rien trouvé à acheter, alors qu'il se trouvait dans une gare. Et il s'est mis à vendre les livres des deux auteurs cités au prix d'un paquet de cigarettes... 

 

Pour Random House, l'histoire commence en 1924, avec Bennett Cerf et Donald Klopfer, qui, à New York, décident de mettre les classiques à la portée du très grand public. Et ces deux maisons ont fait partie des grands défenseurs de la liberté d'expression : Penguin pour la défense de Lady Chatterley's Lover, alors que RH défendait l'Ulysse de Joyce  - hilare en découvrant ce que le juge considérait comme des séquences obscènes... 

 

Notre monde moderne, qui ne manque pas d'avenir, comme dit le chroniqueur, s'est largement tourné vers internet, pour la vente de livres. Et dans le cyberespace des livres, on trouve très rapidement Amazon, avec son « formidable pouvoir de fixation des prix », expliquent nos confrères. Avec 15,7 milliards $ de chiffre d'affaires pour les trois derniers mois, dont 4,4 milliards $ issus de la vente de livres, musique et DVD, le marchant est devenu incontournable. 

 

Richard Mollet, directeur général de la Publishers Association, est formel : « Quand des fusions de ce genre surviennent, c'est en réponse à une situation concurrentielle où les acteurs se trouvent. » Autrement dit, c'est Amazon qui a fabriqué le frankensteinesque Penguin Random House. Et si pour les lecteurs, tout cela sera invisible, ou presque, les professionnels sont sur le qui-vive, redoutant que ce rapprochement ne soit un mauvais coup porté aux auteurs : réduction des à-valoir, moins d'attentions portées aux livres, et un manque de considération (faute de temps) de la part des éditeurs...

 

 

"Quand des fusions de ce genre surviennent, c'est en réponse

à une situation concurrentielle où les acteurs se trouvent."

On doit donc à Amazon la création de Penguin Random House

 

 

Difficile en effet de prendre en considération chacun quand on devient la structure qui diffuser un livre sur quatre sur notre petite planète. D'un côté, il y aura la promotion du fonds de catalogue, de l'autre, les jeunes auteurs, au milieu, les valeurs sûres... Que faire d'un romancier qui vendrait à 2 ou 3000 exemplaires dans ce contexte ? Les deux sociétés, qui n'en forment plus qu'une, se veulent rassurantes : rien ne va changer, et l'attention consacrée sera la même. Mieux : la super-structure encouragera à une saine concurrence entre ses filiales, partout dans le monde. 

 

Et puis, impossible de passer à côté de la masculinisation du métier : si l'édition est majoritairement constituée de femmes, les postes de dirigeants sont principalement occupés par des hommes. Et les directions du nouveau groupe ne dérogent pas à la règle : la place des femmes est relayée... ailleurs. La même réflexion pourrait tout aussi bien se faire pour le milieu de l'édition français, par ailleurs.  

 

Alors, cette fusion, qu'en penser ? Qu'ayant reçu l'agrément des autorités de la concurrence sur les différents territoires où les sociétés étaient présentes, personne ne semble y voir un danger - en termes de monopole. Mais que les inquiétudes se feront de plus en plus sentir avec le temps. Et pour le coup, personne ne sait ce qu'il adviendra dans une dizaine d'années, ni même ce à quoi pourra ressembler le paysage éditorial à ce moment-là. 

 

Le principe de concentration des industries culturelles, ici horizontal, a toujours pour conséquences de centraliser l'offre au sein d'une entité plus puissante - in extenso, moins humaine, et surtout, gouvernée par des processus de décision longs et complexes. Le grand risque, pointent les observateurs économiques, c'est la perte du pluralisme, voire l'émergence d'une pensée unique. La concentration de groupes oligopolistiques n'a jamais été une chose profitable. 

 

À moins que ne se développe une édition indépendante plus forte, durant cette période d'absorption... Rêvons un peu.