Concours Amazon-TV5 Monde : une société française porte plainte pour contrefaçon

Nicolas Gary - 21.03.2016

Edition - Justice - contrefaçon TV5 Monde - Amazon autopublication - concours plumes


La Francophonie suscite l’intérêt des acteurs les plus divers. Une nouvelle fois, Amazon souhaite s’engager avec un opérateur d’envergure pour un concours : Les Plumes francophones, coorganisées avec TV5 Monde. Lancé ce 20 mars, le concours s’appuiera sur les solutions Kindle Direct Publishing pour valoriser trois lauréats.

 

Livre Paris 2016

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Partis à la défense de l’écriture en langue française, les deux partenaires indiquent que le concours sera ouvert jusqu’au 30 avril. Les auteurs pourront déposer leur ouvrage durant cette période, et entre le 1er mai et le 31 août, ils entreront alors en compétition. En septembre, Amazon choisira trois gagnants, qui seront présentés en octobre 2016. 

 

Un prix de 3000 € sera accordé à l’un des trois, avec un renfort publicitaire d’une contre-valeur de 20.000 €. Les opérations se dérouleront à travers TV5 Monde, et l’auteur bénéficiera d’une édition audiolivre. Les deux autres auteurs recevront le même soutien publicitaire, à travers la chaîne. 

 

Guillaume Durand, présentateur de 300 millions de critiques sur TV5 Monde, explique : « Qu’y ­a­‐t­‐il de plus important qu’un texte ? Le rêve de tous les auteurs, c’est d’être publié un jour. La possibilité d’être édité fait partie des fantasmes de tout le monde : c’est mieux qu’un premier baiser. »

 

Kindle, de son côté, est heureux de pouvoir lancer ce concours, salué par Yves Bigot, directeur général de TV5 Monde. « Écrire, c’est fixer la pensée, c’est l’exprimer, la structurer. Écrire en français, c’est s’inscrire dans la tradition d’une langue porteuse de valeurs universelles séculaires. »

 

Un projet francophone inspiré – trop inspiré ?

 

Suite à cette annonce, Les Editions du Net ont décidé de porter plainte contre Amazon et TV5 Monde. Selon la société, l’initiative des deux opérateurs serait une contrefaçon de La Journée du Manuscrit Francophone, initiée en 2013. 

 

Elle permet chaque 24 octobre à des centaines d’auteurs francophones de publier leur livre et de participer à une compétition attribuant 30 Prix Nationaux et un Grand Prix du Jury. Pour y participer, les auteurs doivent déposer leur manuscrit sur le site qui est soumis aux votes des internautes. Les prix sont attribués par le Comité de Sélection sur la qualité littéraire qui doit prendre en compte par ailleurs les votes du site. 

 

 

Le Tribunal de Grande Instance de Nanterre a ainsi été saisi, documents à l’appui, pour demander « d’agir dans l’urgence, car cette confusion nuit à notre manifestation culturelle dont les objectifs sont diamétralement opposés à ceux d’Amazon qui cherche à capter les auteurs francophones dans son système propriétaire qui exclut les éditeurs et les libraires ».

 

Soulignons par ailleurs que TV5 Monde fut créé sous l’impulsion du Ministère des Affaires étrangères, en janvier 1984. Or, Laurent Fabius, alors à la tête du Quai d’Orsay, avait apporté son soutien à la manifestation des Éditions du Net, dont ActuaLitté fut alors partenaire. Et d’assurer à cette époque que les services de son ministère se tiendraient « à votre disposition en ce qui concerne les aspects protocolaires ». 

 

Et de souligner que la JDMF a proposé chaque année « un partenariat aux médias francophones et notamment à TV5Monde qui a décliné deux fois gêné par le côté “anti édition” ». Des échanges d'emails entre la direction du marketing et des partenariats et plusieurs rendez-vous attestent au moins de la connaissance préalable que la chaîne avait du projet. Plusieurs entretiens et reportages autour de la JDMF avaient également été diffusés : a-t-elle commis un pas de clerc dans cette affaire ?

 

Nous ne sommes pour l'heure pas parvenus à obtenir de commentaires de la part de TV5 Monde.

 

Amazon s'était déjà fait tirer l'oreille

 

Le président de LEN, Henri Mojon, indique par ailleurs que la Journée a reçu le soutien de l’Institut français à Dakar, pour sa première édition, puis du ministre de la Culture de Côté d’Ivoire, Maurice Bandaman. En 2015, la soirée de remise s’est déroulée au siège de l’UNESCO, à Paris. 

 

Contrairement à Amazon qui oblige les auteurs à une cession partielle de leurs droits sans verser aucun à valoir, Amazon qui ne diffuse les livres que son réseau asphyxiant ainsi les libraires et créant une concurrence déloyale aux éditeurs avec des livres auto édités beaucoup moins chers. 

Ce plagiat est une reconnaissance de la part d’Amazon qui s’approprie tout ce qui marche et ne risque que quelques dédommagements, mais c’est scandaleux de la part d’une chaîne publique de plus censée soutenir la politique d’influence de la francophonie. 

 

 

La Journée du Manuscrit se positionne comme un tremplin, « pour que les auteurs intègrent le monde de l’édition ». Mais le différent entre les deux sociétés ne date pas d’hier : selon nos informations, en août 2015, Les Editions du Net avaient déjà pris contact avec Amazon, à l’occasion du Prix Amazon de l’auto-édition. Un événement qui ressemblait, selon la société française, « en de très nombreux points à la Journée du Manuscrit ».

 

Dans un courrier envoyé à la filiale française d’Amazon, les Éditions du Net évoquaient déjà « une contrefaçon pure et simple, alors que nous poursuivons des objectifs diamétralement opposés, notamment vis-à-vis des libraires et des auteurs ». Elles réclamaient alors qu’Amazon mette « fin à ce prix ». Le lendemain, le communiqué de presse et la page de présentation disparaissaient du web. 

 

La Rentrée Kindle devenue Plumes francophones

 

Chose intéressante, le prix était alors rebaptisé Rentrée Kindle des auteurs indés, tout en renvoyant sur l’intitulé de Prix Amazon de l’autoédition. Cette même URL pointe aujourd’hui vers le concours organisé – pour des raisons de référencement, de toute évidence. « A l’époque, nous n’avions pas donné suite, après le courrier que notre avocat avait adressé à Amazon, en considérant qu’ils s’étaient rétractés », nous explique Henri Mojon.

 

 

 

« Nous n’avons eu de cesse que de répéter combien l’autoédition numérique est utilisée par Amazon comme une arme de destruction massive de l’édition. Cela a détruit 50 % du secteur de l’édition aux États Unis, c’est maintenant une stratégie mondiale. Certes il faut que les auteurs comprennent qu’ils ont une responsabilité, mais leur désir est légitime alors que les médias français ne cessent de parler d’Amazon et des auteurs Kindle devenus des stars. Il faudrait surtout que le secteur de l’édition participe à la mise en place d’une autoédition capable de rivaliser tout en respectant et prolongeant l’équilibre actuel », poursuit Henri Mojon. 

 

« La Journée du Manuscrit Francophone espère recevoir le soutien des pouvoirs publics français et ivoiriens dans ce combat contre Amazon », conclut le président de LEN. Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères, Audrey Azoulay, ministre de la Culture et André Vallini, Secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères et du Développement international, chargé du Développement et de la Francophonie seront sollicités par les Éditions du Net. 

 

Sollicitée, Amazon France ne souhaite pas s'exprimer, attendant de recevoir la plainte.

 

"Mêmes causes, mêmes effets"
 

Le Syndicat de la Librairie française, interrogé par ActuaLitté, sur le partenariat entre le service public de TV5 Monde et la firme Amazon déplore la situation. Cette dernière rappelle l’accord entre le Réseau Canopé (sous la tutelle du ministère de l'Éducation nationale) et Amazon, dénoncé par le SLF.

 

« Mêmes causes, mêmes effets », estime le délégué général, Guillaume Husson. Dans l’affaire Canopé, le SLF avait pointé le choix « d’allouer des moyens publics alimentés par l’impôt à une multinationale américaine qui a fait du non-paiement de ses impôts en France l’un des axes majeurs de sa stratégie ».

 

Dans le cas TV5 Monde/Amazon, on retrouverait donc un modèle qui favorise « le monopole d’un système de diffusion numérique totalement fermé qui impose à chaque utilisateur l’acquisition du Kindle d’Amazon et interdit la circulation des contenus ». Et certainement au détriment des librairies indépendantes qui « maintiennent et créent de nombreux emplois ».