Contrat d'édition, droits, négociations : le côté obscur des éditeurs

David Pathé Camus - 16.10.2019

Edition - Société - métier agent littéraire - trouver éditeur auteur - édition côté obscur


DOSSIER – Quand un contrat d’édition unit un auteur à un éditeur, pour une durée d’exploitation qui va de la signature à 70 ans après la mort, mieux vaut savoir où l’on met les pieds. Dans le cadre de notre dossier sur le métier d’agent littéraire, David Pathé-Camus revient sur ces faces sombres, méconnues, ou trop tardivement, de l’édition.


carrotmadman6, CC BY 2.0


Soumises à d’importantes charges fixes et à des ventes en décroissance régulière – « Les ventes de livres ont baissé de 4,88 % par rapport à 2017 », peut-on lire dans le rapport 2018-2019 du SNE –, beaucoup de maisons d’édition cherchent à contenir la baisse de leur chiffre d’affaires en publiant toujours plus de titres, sans augmenter (voire, en diminuant) leur personnel. 

La conséquence est qu’elles n’ont plus le temps de s’occuper correctement de tous les titres qu’elles publient, et ne se focalisent que sur ceux susceptibles de leur rapporter le plus. 
 

Sortez les filets, on prend la mer...


Si l’on voulait jouer sur les mots, on pourrait dire que plus une maison « publie » de livres, moins elle en « édite ». Cette pratique, dans le jargon de l’édition, s’appelle « la pêche au gros » : on jette le filet et on voit ce qui vient.  
Rien d’étonnant, donc, à ce que les auteurs — surtout ceux qui rapportent le moins — se sentent perdus, pour ne pas dire floués, lorsqu’ils cherchent à obtenir des réponses de leur éditeur. Trop souvent, les auteurs n’ont tout simplement aucun interlocuteur vers lequel se tourner lorsqu’ils ont un problème, une question. Et lorsque cet interlocuteur existe, il n’a généralement pas de temps à leur consacrer. 

Vous n’avez pas reçu vos redditions de comptes ? Vos droits d’auteur ne vous ont pas été versés ? Les provisions sur retour inscrites sur vos contrats ont mystérieusement été doublées et leur durée prolongée à l’infini ? Tel éditeur divise par deux vos royalties pour la reprise en poche de votre ouvrage parce que vous en avez conservé les droits, et que, comme il vous l’explique : « Je n’ai pas à payer la part éditeur » ?

Tel autre veut vous faire signer un nouveau « Contrat de traduction » (qui viendrait annuler et remplacer le précédent) au lieu d’un « Contrat d’acquisition des droits d’exploitation numérique », parce qu’il ne veut pas vous payer la centaine d’euros d’à-valoir qu’il devrait vous verser pour acquérir ces droits, que votre précédent contrat (signé en 2002) ne mentionnait pas ? Votre nom a été oublié ? Votre éditeur décide de reporter de deux ans la publication de votre ouvrage ?

Votre éditeur a réuni « tout le monde » pour discuter du changement de titre de votre œuvre, sauf vous, l’auteur ? Votre livre est paru à l’étranger et personne ne vous a rien dit ? Votre éditeur ne vous verse pas la totalité des sommes qui vous reviennent au titre d’une cession de droits audiovisuels au prétexte que « votre à-valoir n’est pas couvert » ?

Ou le voici qui vend en direct votre ouvrage dans des salons et « oublie » de vous verser les recettes provenant de ces ventes ? Votre éditeur a cédé les droits poche de votre ouvrage pour une durée excédant celle de la cession principale ? Votre livre a été publié sans que vous en ayez signé le BAT ou relu les épreuves ? Votre livre a été publié sans que vous ayez signé de contrat ? Des passages de votre livre ont été réécrits dans votre dos ?  
 

Attends, on déjeune et on en reparle


On pourrait penser que j’invente toutes ces situations. J’ai pourtant été confronté à chacune d’elles, soit directement (en tant qu’auteur ou traducteur), soit indirectement (en tant qu’agent). Et il en existe une infinité d’autres. 

Les explications qu’on vous servira — si vous avez la « chance » d’en recevoir — seront généralement du même acabit, et prennent la forme d’une variation autour de ces deux phrases : « Ah ben on a toujours fait comme ça », et « C’est pareil pour tout le monde ». Allez savoir pourquoi, ces explications me sont invariablement fournies par des personnes ayant 10 ou 20 ans d’expérience dans la même boîte. Raison pour laquelle il n’est jamais mauvais d’aller se frotter aux pratiques d’autres maisons — y compris à l’étranger.


Call center, service après-vente pour auteurs


Bien sûr, il ne faut pas toujours imputer à la malice ce que la stupidité peut expliquer — mais j’ai constaté que la « stupidité » allait toujours dans le même sens : léser les intérêts de l’auteur. Autrement dit, elle a bon dos. 
 

Pas de généralités hâtives...


Tous les éditeurs ne sont pas ainsi, heureusement, et il n’est pas rare de rencontrer — y compris au sein de ces maisons coupables des pratiques énoncées ci-dessus — des personnes de bonne volonté, prêtes à aider les auteurs. Mais ces personnes ne sont pas là pour les auteurs. Et comment le leur reprocher ? D’une certaine façon, elles sont des « agents d’édition », au service de la maison qui les emploie, et les rémunère. Comme le disait une ancienne collègue éditrice : « David, tu sais très bien qu’on ne peut pas être ami avec les auteurs. » 

Si vous ajoutez à cela le fait que pour un certain nombre d’éditeurs « On s’en fiche de ce qu’il y a entre la couverture ! » — l’idée étant que de toute façon les lecteurs sont des cons auxquels on pourra toujours refourguer n’importe quelle merde pourvu qu’elle soit bien empaquetée —, vous comprendrez qu’il vaut mieux vous faire accompagner par un agent. 

Que vous soyez gros ou petits, que vous soyez publié par une grosse ou une petite maison : il y va de votre intérêt. J’ajouterais même qu’il y va également de l’intérêt de votre maison d’édition — mais cet avis n’engage que moi, bien entendu.

Face à des mastodontes tels que Hachette, Editis, Madrigall ou Media Participations, peu importe ce que votre éditeur vous dira – « Vous êtes ici chez vous », « Cette maison est la vôtre », etc. –, aucun auteur n’est assez gros pour rester seul. 
 
Prochain article : « Une industrie en mutation »

Précédemment : Après la négociation, l'euphorie de la signature


Dossier - Profession : agent littéraire, un métier mal connu


Commentaires
Il faut être armé pour se confronter à tout cela! Trop dur! après avoir été flouée pour un bon travail- tant comme auteure que comme traductrice,j'ai repris mes droits et me suis auto-éditée, mais là encore il reste tant à apprendre que...j'ai finalement renoncé à tout. Pas bien ! le combat est inégal et trouver un bon agent compétent et de confiance suppose avoir du temps à consacrer à la recherche et un peu au suivi. L'avenir est à ceux qui s'accrochent au défi et aux dépens de tout, tous et parfois d'eux même. Il faut continuer à y croire, persévérer et se faire confiance! Bonne chance et bon courage...où trouver toutes ces qualités en plus de celles d'écrivain!!!
Merci à David pourl'ensemble de ces articles sur le métier d'agent, et plus généralement, celui de l'édition. Je peux témoigner qu'il est très au fait de la réalité des choses, de leur complexité et de l'intérêt de se faire représenter par un agent. Intérêt d'ailleurs tant pour l'auteur que pour l'éditeur, comme cela est le cas depuis longtemps hors de nos frontières.



En effet, avoir un agent n'est pas obligatoire. C'est davantage l'auteur qui devrait se sentir "obligé" de se faire représenter, en particulier lorsqu'il débute et ne connaît rien ou presque des rouages du métier. C'est une chance que l'on se donne, non seulement pour avoir un manuscrit de meilleure qualité, pour la richesse d'une collaboration avec quelqu'un qui connaît le milieu des éditeurs, leurs recherches, leurs modes de fonctionnement, mais aussi pour trouver l'éditeur qu'il nous faut. Celui avec lequel on signera le contrat pour le livre concerné, et si la relation es t bonne, pour encore d'autres livres.



En outre, quand on connaît le rythme de surproduction adopté par beaucoup de maisons d'édition, et de fait le peu de temps et de moyens consacrés au travail éditorial et au marketing des livres, mieux vaut de loin se faire épauler par un agent digne de ce nom pour avoir une chance de tirer son épingle du jeu.
Il existe de plus en plus d'associations, sans compter les coopératives d'auteurs existant déjà, pour aider à connaitre ses droits, pour être soutenu, pour réunir des témoignages d'auteurs ayant vécu de sales histoires.

Il y a la Ligue des Auteurs Professionnels, il y a des groupes sociaux comme "Entr'auteurs" sur Facebook, il y a le conseil juridique de la SACD/SCAM disponible pour tous les membres, spécialisés dans le milieu, avec une cotisation dérisoire versée une fois dans sa vie, bref, il ne faut pas hésiter à se renseigner auprès des gens qui connaissent les pratiques de la ME, à faire relire le contrat par des personnes qui ont de la bouteille, pour éviter de signer ces cessations à vie et autres clauses de préférence ou non séparation du numérique et du broché dans le contrat.

IL y a un trop grand vide juridique pour défendre les auteurs, c'est une évidence !
Bonjour Reverine,



Merci pour ces remarques, vous avez tout à fait raison. Si les agents sont utiles, ils ne sont pas l’unique solution pour faire valoir ses droits et défendre ses intérêts. Beaucoup d’associations et de syndicats sont là pour les auteurs. Le problème, c’est que trop d’auteurs ignorent leur existence – même si c’est en train de changer, me semble-t-il. (J’aborderai ces questions dans un de mes prochains articles – celui du mercredi 23 octobre.)



Bien à vous



David
Voici encore une semi-déception avec cette série d'articles. Une série d'exemples précis sur tout ce qui peut mal tourner dans la relation entre auteur et éditeur... et c'est à peu près tout en termes de contenu, on arrive directement à la conclusion qui s'impose : "Prenez un agent".



Résultat : la série de problèmes qui ouvre l'article, sous la forme d'une série de questions, ne sert finalement qu'à produire un effet anxiogène sur le malheureux auteur qui, pantelant, s'en ira à la recherche d'une agence sitôt la lecture de l'article terminée.



Alors même qu'il existe d'autres moyens de défendre ses droits, comme reverine le dit en commentaire et comme l'auteur de l'article en convient lui-même. Mais s'il le sait, pourquoi n'en dit-il rien dans la conclusion de cet article ?



Une nouvelle fois dans cette série d'articles, l'information cède le pas, de fait, à une autopromotion (qui, au moins, ne donne pas cette fois-ci dans l'autocélébration).



On en est à combien d'articles dans ce "dossier" ? Pardon, mais j'ai vraiment l'impression que ça tire à la ligne. La série gagnerait infiniment en crédibilité à comprendre moins d'articles mais plus denses et surtout, mieux relus, mieux structurés, plus clairs. Cela lui épargnerait le soupçon grandissant de n'être là que pour occuper un emplacement en page d'accueil de manière quasi constante et faire la pub des agents littéraires. Je partais pourtant avec un bon a priori envers l'auteur et le sujet, mais là, vraiment, j'ai du mal. Je regrette les accusations excessives ("brûlot" etc.) portées par certains commentateurs, mais leur énervement n'est pas entièrement sans causes.
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