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Arnaud Nourry, le Gaulois du contrat d'agence face à l'envahisseur

Nicolas Gary - 04.06.2014

Edition - Les maisons - Arnaud Nourry - Jeff Bezos - Hachette Book Group


Si Michael Pietsch, le patron de Hachette Book Group, fait figure de résistant romain face à Amazon, et qu'on compare à Horatius Coclès contre les armées étrusques, il est un autre homme, dont on salue ici, l'opiniâtreté, là, avec des termes moins fleuris : « le tempérament obstiné, et c'est un homme qui ne mâche pas ses mots ». Le conflit entre Hachette et Amazon est assez chaud, évidemment, mais le PDG du groupe français ne semble pas disposé à céder.

 

 

Arnaud Nourry (Hachette Livres) et Xavier Darcos

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« Pas un jour sans une ligne », écrirait-on avec Stendhal, sur le conflit Amazon et Hachette Book Group, et durant la Book Expo America, les équipes américaines de Hachette même s'étonnaient de l'ampleur que le sujet prenait dans la presse. Peut-être parce que depuis la direction, on ne transige sur rien. « Arnaud Nourry est têtu, c'est certain, mais il ne peut pas céder », nous explique un partenaire de l'éditeur. « Sauf que dans cette histoire, il ne pourra pas passer à la vitesse supérieure sans avoir des alliés de poids : HarperCollins et Simon & Schuster ont été entendus par le ministère de la Justice américain, ils pourraient être ces soutiens. »

 

Le Grand Oeuvre, pour contrer Amazon, ce serait la menace de l'embargo. Les deux groupes éditoriaux pèseraient d'un certain poids dans la balance, mais évidemment, ce tableau ne serait pas complet si Penguin Random House, devenu le plus puissant groupe éditorial au monde, ne rejoignait pas les rangs de cette coalition. 

 

Le contrat d'agence, réécriture de la loi Lang

 

Après tout, si le PDG de Hachette Livre persiste, ce n'est pas simplement par entêtement : derrière tout cela, il y a le contrat d'agence, celui qui avait permis aux éditeurs américains, durant un temps, de fixer le prix de vente au détail des livres numériques. « L'agency est le plus ‘français' des modèles économiques : il ressemble de très près à la loi Lang [NdR sur le prix unique du livre], qui a été ensuite déclinée avec celle sur le prix des ebooks. » Défendre cette idée du commerce s'apparenterait à une idéologie toute française - gauloise, diront certains, alors qu'Astérix fait désormais partie intégralement du catalogue Hachette Livre.

 

Amazon France a toujours clamé qu'elle respectait les législations dans les différents pays où la société s'implantait. À ce titre, et certainement parce qu'elle n'a pas d'autre choix, la loi Lang est comme un étau resserré autour du développement de la firme. Partout où l'industrie du livre ne dispose pas de loi Prix unique, sa croissance a été exponentielle, au point de grappiller des parts de marché de manière fulgurante. Et principalement dans le domaine du livre numérique. 

 

Au sortir de la Foire de Londres, plusieurs éditeurs confessaient que leurs ventes numériques étaient pilotées à près de 90 % par Amazon. « Au Royaume-Uni, c'est un carnage. Dans certains groupes, on dépasse les 90 % de ventes réalisées sur la plateforme Kindle », nous assurait un acteur numérique. Et selon plusieurs sources concordantes, les ventes numériques de Hachette Book Group, outre-Atlantique, atteindraient facilement 60 à 65 % par le biais d'Amazon. « Comme pour tout le monde », assure un observateur.

 

Le Gaulois qui résiste à l'envahisseur de Seattle

 

« Le prix unique, c'est une valeur revendiquée fortement par la France, et cela ressemblerait à cette arrogance gauloise que de refuser de se laisser plumer sur le territoire américain, par l'envahisseur. » On nous assure même que, si le contrat d'agence n'avait pas été proposé par Apple aux éditeurs, on aurait tout à fait pu penser qu'il puisait ses origines du modèle français, et qu'on l'aurait alors exporté au pays de l'Oncle Sam. « Et qui mieux que Hachette aurait pu le faire ? »

 

Bien entendu, cette question n'obtiendra aucune réponse. Et certainement parce que ce n'est pas le cas. Mais la similitude, doublée d'une jolie coïncidence, autant que du pied que Hachette peut avoir en France et aux USA, sont autant d'éléments troublants. 

 

Lors des tristes heures du règlement imposé par le ministère de la Justice, le PDG avait répété qu'il préférait accepter la transaction, plutôt que de s'exposer au risque d'un procès plus coûteux et de 200 millions $ d'amende. En cercle plus restreint, il avait même soupiré, en voyant que Penguin, qui avait trop tardé, s'était retrouvé avec un montant de transaction plus bien important. « Le procès d'Apple ne nous concerne plus », assurait-il par la suite. 

 

 

Exposition Astérix à la BnF

 

 

Aujourd'hui, clairement, Hachette Book Group ne souhaite pas augmenter son investissement dans les co-op, ces investissements réalisés par l'éditeur, pour assurer la promotion de ses livres dans les magasins de vente. La négociation se déroule d'ailleurs pour l'ensemble de l'offre : remise papier, remise numérique, politique tarifaire, co-op. « L'enjeu papier est aussi important que le numérique dans ce dossier : la marge brute de HBG n'est pas négligeable dans le domaine. » 

  

Hachette, seul, quand tous attendent de voir ?

 

« Maintenir une concurrence viable avec Amazon est devenu un enjeu crucial pour les éditeurs américains, c'est la raison pour laquelle il leur faut embarquer les auteurs dans ce conflit. » Avec un James Patterson qui a déjà pris position, ce pan de la stratégie est bien avancé. « L'embargo, par la suite, pourrait ne concerner que le livre numérique, et ce, toujours avec l'accord des auteurs. »

 

Après tout, un précédent existe : au moment de la mise en place du modèle d'agence, Macmillan avait fait retirer les liens de ventes ebook d'Amazon durant un certain moment. La firme de Seattle avait fini par céder, bien malgré elle, tout en pestant contre le fait que l'on imposait des prix de vente trop élevés aux clients. « Juridiquement, c'était un sacré tour de force... »  

 

Dans le même temps, la force d'Amazon est de parvenir à parler directement aux uns et aux autres, auteurs, consommateurs, et même petits éditeurs. Et une fois encore, Hachette, même soutenu pleinement par ses meilleurs auteurs, reste seul. « Le groupe a toujours été très libre de sa stratégie, et plus encore depuis qu'Arnaud Lagardère a repris l'empire de son père. Arnaud Nourry a souvent agi en franc tireur, dans l'édition française, et de toute évidence, il est le plus frenchie de tous les éditeurs du Big 5. » Cela, plus cela, plus cela...

 

L'absence de soutien de la part des groupes éditoriaux américains est difficile à comprendre. « Peut-être faudrait-il regarder du côté des actionnaires pour le comprendre. » Reste que la stratégie depuis 2013 a certainement dû évoluer, même pour le petit Gaulois : quand le PDG de Hachette Livre assurait que la société de Jeff Bezos était « un partenaire essentiel »

 

Voilà une semaine, il expliquait, durant une journée réunissant les investisseurs de Lagardère : « Toute notre énergie est consacrée à trouver une solution avec Amazon, comme avec tout autre distributeur. J'espère que cela sera terminé dans quelques semaines . » (dans les Echos) Si Arnaud Nourry s'était battu, en sollicitant directement l'agent de Steve Jobs, pour que sa maison obtienne les droits de publication de la biographie écrite par Walter Isaacson, pas certain qu'il s'empresserait, aujourd'hui, de se précipiter sur celle de Bezos.