Changer le monde du livre au Québec : la méthode forte de Renaud Bray

Cécile Mazin - 01.07.2014

Edition - Librairies - librairie Québec - livres édition - Hélène David


D'un côté, Dimedia un distributeur, exclusif, comme il se doit au Québec. De l'autre, Renaud Bray un libraire, puissant. Entre les deux, des ouvrages, des lecteurs, des éditeurs. Selon la législation québécoise, un libraire doit choisir un distributeur exclusif, et interdiction formelle de recourir à d'autres fournisseurs. Or, Renaud Bray a décidé de faire cavalier seul, et son président-directeur général, Blaise Renaud, s'en explique. 

 

 

 

 

Tout a débuté par une modification commerciale, décidée unilatéralement par le libraire, et en réaction, Dimedia a décidé d'arrêter de fournir son client. La tension monte et c'est devant la cour de justice que l'affaire se réglera. « Au cours des derniers jours, Diffusion Dimedia a constaté que certains livres non fournis par Diffusion Dimedia étaient en vente chez Renaud-Bray et a acquis la certitude que ceux-ci avaient été importés directement de France en violation de la loi 51 et de la loi du droit d'auteur », notait qui plus est le distributeur. 

 

Infraction à la loi, peut-être, mais Blaise Renaud assume pleinement : son action vise à changer le monde du livre, hic et nunc. « Aujourd'hui, les petits libraires n'ont pas ces moyens. Je le fais en pleine conscience de mon milieu », explique-t-il au Devoir

 

S'appuyant sur les conclusions de la commission parlementaire sur le prix unique du livre, il souligne qu'il faut un changement dans l'industrie de l'édition. « La relation naturelle entre l'éditeur et le libraire, ici, s'est pervertie. Vous avez énormément d'intermédiaires, et une dématérialisation du lien avec le consommateur. »

 

La loi 51 sur le livre serait désuète, parce que l'intermédiaire du distributeur impacte les résultats financiers tant des éditeurs que des libraires. Surtout que le marché québécois, avec ses 5 millions de lecteurs francophones potentiels, n'est pas extensible à l'infini. « Et vous avez des distributeurs qui se rémunèrent en important 80 % de la production de masse de la France. D'un autre côté, on essaie de développer à grands coups de subventions l'édition québécoise. Est-ce qu'on peut avoir une réflexion soutenue, profonde ? Le problème vient encore une fois des distributeurs qui touchent des royautés sur l'importation des livres français. Plus ils en importent, plus ils en placent, plus ils font de l'argent — et même s'ils traitent des retours ensuite, ils s'en foutent parce qu'ils font de l'argent là-dessus aussi. » 

 

Et dans le même temps, le gouvernement tente de faire grandir la part de l'édition québécoise. Paradoxal, insiste-t-il.

 

Le développement de Renaud-Bray est manifeste : depuis les premiers temps sur internet, en 2009, avec son site marchand, jusqu'au fond considérable de son établissement à Saint-Denis, en passant par le rachat de La Sorbonne, une librairie de Nice, tout est sur la table. Et si dernièrement, la ministre de la Culture, Hélène David, a annoncé qu'elle ne s'orienterait pas vers un prix unique du livre, Blaise Renaud abonde : ce n'est pas la solution.

 

Selon lui, l'achat au volume des ouvrages, et la possibilité de les remiser, sans chercher le prix le plus bas possible, est une solution permettant de vendre plus, donc de rémunérer les auteurs, et de faire croître les maisons d'édition. « Et si moi je vends 10 000 exemplaires d'un livre plutôt que 5000, ces 10 000 vont contribuer à créer un impact de masse, du bouche à oreille, et les consommateurs vont aller chercher le livre aussi chez les indépendants. Et je ne parle jamais d'offrir des prix imbattables — j'ai refusé des offres d'exclusivité — parce que Renaud-Bray a une très grande conscience sociale par rapport au marché, quoi qu'on en dise. »

 

Mais dans cet océan de bonnes intentions, Blaise Renaud se sent un peu seul, sans interlocuteur pour trouver de meilleures idées encore. Surtout qu'une grande partie du monde du livre, au Québec, s'est amplement rangée derrière Dimedia. Une récente lettre ouverte, signée par des libraires et des éditeurs, dénonçait farouchement l'attitude du libraire.

 

« On peut se demander pourquoi Blaise Renaud agit de cette façon. Il y a quelques mois, il a été le seul libraire à s'opposer au prix réglementé du livre alors que la quasi-totalité des libraires, éditeurs et diffuseurs était favorable à cette mesure qui permettrait d'aider un réseau fragilisé de libraires indépendantes. Aujourd'hui, il semble vouloir déstabiliser un distributeur, demain demandera-t-il que la loi 51 soit abrogée? Pourtant c'est grâce à celle-ci que le Québec s'est doté d'un réseau de librairies qui fait l'envie du Canada anglais où une seule chaîne dicte sa loi.

 

Se pourrait-il que Renaud-Bray, après avoir bénéficié d'un cadre législatif et professionnel favorable, veuille, maintenant qu'il est en position dominante, le démolir pour imposer de nouvelles règles à son avantage et au détriment de l'écosystème de diffusion du livre au Québec ? »